Et la bobinette cherra...

Sylvie bébé

Ephéméride

 

 

 

 

Lundi 23 janvier

 

  Joyeux lundi ! 

Commentaires maléfiques

Mardi 9 juin 2009 2 09 /06 /Juin /2009 23:47

Madame-Louchetruc.jpg 

Apocalypse à la Bénisson-Dieu

 

 

"C'est pas croyable cette histoire, je n'en reviens pas. Comment a-t-elle pu s'imaginer que je pourrais faire un truc pareil ? Ca alors..."

Bernadette Louvrière - surnommée La Berlue - tournicote sur le trottoir, monte et descend les marches du perron. Il pleut des cordes. Elle parle toute seule, mais c'est habituel chez elle. A quoi bon le noter alors...
Elle semble quand même plus agitée qu'à l'accoutumée.

"Maintenant, elle se cure le nez ! Quelle élégance... Remarque, je ne suis pas censée l'espionner derrière mes carreaux, mais quand même... faire des boulettes et les regarder comme si elle allait les manger... Mais elle les mange ! Mais quelle horreur ! Loulou ! Viens voir ! Viiiiitttteeeee !!!"

"Bon, Bernadette, réfléchis là, qu'est-ce qu'il faut que tu fasses ?". La Berlue remonte une dernière fois les marches du perron et appuie un coup sec sur la sonnette.

(Elisabeth). Des petits pas traînés derrière la porte, Madame Louchetruc l'ouvre en râlant. Qui vient à c'te l'heure-là, celle de son feuilleton favori, la flamme de l'amour. Le temps de l'amour est révolu pour elle...
Bernadette lui lance alors :

"J'ai hésité à venir mais, vous avez peut-être vu, j'ai l'impression que Madame Cornicoeur sortait de chez Monsieur Plureur ce matin".
Début d'une énigme qui allait peut-être pouvoir remettre un peu de sel dans sa vie...

La Berlue reste plantée comme une nouille, l'oeil pétillant de malice, en attendant une réaction de cette chère vieille Madame Louchetruc. Celle-ci, contre toute attente, pousse un monumental soupir et lui répond : "J'ai pas le temps d'écouter vos conneries, j'ai mal à mon gros genou", puis elle claque la porte et traîne la savate jusqu'à son fauteuil.

La Berlue, interloquée, se fourre le doigt dans le nez et en attrape une grosse, la regarde longuement et, se tournant face à la fenêtre de Madame Cornicoeur et de Loulou, l'avale goulûment.

(Oulipia). C'est ce moment que choisit le vieux Ruflard pour se matérialiser sur le trottoir. Il avise La Berlue et l'interpelle d'une voix qui n'est pas sans évoquer le doux son du métro quand il freine... "Alors ? Qu'est-ce qu'elle a dit ?".

La Berlue plisse les yeux et répond avec une voix de crécelle (rappelant le doux son des portes du RER quand elles se ferment) : "Elle a dit qu'elle n'était pas étonnée du tout et que ça fait longtemps qu'elle sait que La Cornicoeur elle cocufie le Loulou avec Le Plureur".

Ruflard, la bouche ouverte, recule d'un pas et se vautre dans le caniveau. Alors qu'il se relève avec difficulté, Madame Cornicoeur lui demande du haut de sa fenêtre ouverte : "Ca va Ruflard ? Elle t'a poussé cette vieille taupe ?".

(Elisabeth). Ben non, ce qui l'a laissé sur le cul, ce bon vieux Ruflard, mais ça il ne peut pas le dire, c'est qu'il avait des vues sur Madame Cornicoeur et qu'il apprend d'une façon on ne peut plus abrupte que celle-ci est prompte à retrousser ses jupes mais pas encore avec lui visiblement.

La Berlue jubile parce que rien ne lui avait échappé. On n'a jamais vu surnom plus mal porté...

Ignorant La Cornicoeur et Ruflard, La Berlue enfourche son vélo posé contre un arbre, et sans prendre la peine d'essuyer la selle pleine d'eau, pédale à toute allure vers le bourg. Ruflard fait un signe de la main à Madame Cornicoeur et à Loulou pour leur signifier que tout va bien et ramasse ses provisions étalées sur le trottoir suite à sa chute. Loulou l'interpelle alors :

 "Tu montes boire l'apéro ?"

(Oulipia). Ruflard émet un grincement qui lui secoue les épaules et s'achève en hoquet :

" Ce sera seulement le huitième depuis c'matin..."

Tandis qu'il entreprend, plutôt chancelant de la bipédie, l'ascension des marches, Loulou pense mieux comprendre la vraie raison de sa chute récente dans le caniveau.
Pauvre Ruflard : imbibé comme une éponge, en permanence, depuis qu'il vit seul.

 

Tout en pédalant, La Berlue réfléchit. Si Madame Louchetruc lui en veut à ce point, ça va être extrêmement difficile de briser la glace. Elle n'aurait jamais cru que sa plus vieille amie pourrait douter d'elle de cette façon. La Berlue, en danseuse pour attaquer la côte, est bien décidée à trouver le ou la responsable. Elle ne va pas se laisser accuser à tort plus longtemps. Arrivée au bourg, elle se sent observée. Devant la boulangerie, un groupe la regarde bizarrement. Elle a l'habitude et assume son jeunisme : tennis roses à lacets rouges, bermuda noir à larges poches pour son portable et ses clefs de maison, tee-shirt noir avec un gros Caliméro qui dit C'est vraiment trop injuste ; ses longs cheveux blancs sont ramenés en queue de cheval, tenus par un catogan brillant de mille feux. Cette femme replète mais ferme a un charme incontesté, qui ne manque pas d'attiser la jalousie des grosses tourtes du village et d'émoustiller leur mari respectif.

(Oulipia). La jalousie, c'est sûrement ça l'explication, se dit La Berlue : si sa copine, cette brave Louchetruc, a fait l'objet de cette vague de lettres aussi anonymes que mystérieuses, pleuvant sur le quartier comme l'averse qui s'abat derechef sur La Berlue qui pédale d'arrache-mollet, et si c'est ELLE qu'on soupçonne de les avoir commises, tout ça c'est un truc de jalousie.
Mais elle va contre-attaquer, et pas plus tard que tout de suite.
Réjouie du camouflage naturel de cette pluie complice, elle atteint le quartier le plus éloigné du patelin.
(Elisabeth). Elle met pied à terre, toute tremblante à la fois d'émotion et de colère rentrée. Elle est décidée à en découdre avec ce gros lâche de Pierfeu. "Ah bonjour La Ber... euh Bernadette, quel bon vent t'amène si loin du village ?".

 

Madame Louchetruc a étalé précautionneusement les lettres sur la nappe en toile cirée bulgomme de sa cuisine ; il y en a sept. Une par jour depuis une semaine. Une chose est sûre : le Corbeau fait beaucoup de fautes d'orthographe et c'est bien pour ça qu'elle soupçonne La Berlue. Elle écrit comme un pied la Berlue, une faute à chaque mot. Madame Louchetruc, ancienne institutrice du village, le sait bien. Elle pousse un de ses gros soupirs qui lui ont valu sa réputation de grognasse et prend la première lettre en main. L'énigme est la suivante : Quel est le nom de la bête qui doit mourir ? Lorsqu'elle l'a reçue, elle a cru à une plaisanterie, une farce ; c'est en recevant les autres, au fur et à mesure, déposées dans sa boîte aux lettres, qu'elle a compris qu'elle servait de Poste à un être malveillant.

"Je dois résoudre ces énigmes, sinon un grand malheur va se produire, je le sens", dit-elle à haute voix. Chipolata, le grassouillet chat, tourne la tête et lance un miaulement aigü, puis il entreprend de traverser la table en piétinant les lettres. Madame Louchetruc le saisit par la peau du cou et le jette sur un fauteuil.

 

(Oulipia). Pendant ce temps, La Berlue est en pleine scène avec Pierfeu.
Ils se connaissent bien, ces deux-là. Il y a même eu un truc entre eux, dans le temps. Plus tard, Pierfeu est parti voir du pays, il a même pris la mer. A présent, il vire un peu glauque : on dit qu'il vit de trafics divers.
C'est le mauvais génie du Ruflard, toujours en train de lui procurer encore plus de gnôle.
Face à La Berlue, en tout cas, il la joue enfant de choeur :
"Puisque je te dis que j'y suis pour rien, dans ces lettres ! Et même, tiens, je peux te le prouver : regarde ! Moi aussi, on m'en envoie !"
Et il balance une liasse sur la table.
"Je porte pas plainte parce que j'aime pas que les flics s'approchent trop près de moi, mais y aurait de quoi. Je suis une victime, moi, figure-toi ! Et tu m'accuses ?"
La Berlue le regarde fixement.
(Elisabeth). Décidément, se dit-elle, de plus en plus de choses m'échappent. Elle avait d'emblée enlevé le Ruflard de sa liste de suspects ; pas assez malin, imbibé du matin jusqu'au soir, il n'aurait jamais eu la persévérance suffisante pour envoyer une lettre par jour, depuis une semaine... A moins que Madame Cornicoeur et Le Plureur soient aussi dans le coup : à deux, on est toujours plus forts.

 

Madame Louchetruc vient d'avoir une idée, qu'elle note illico dans son petit carnet de bord : - 1ère énigme : Jean Yanne ? Elle s'est souvenue du film de Claude Chabrol qui avait pour titre : Que la bête meure ; et la bête était un chauffard tueur d'enfant. Qui était Jean Yanne déjà ? Madame Louchetruc tapote sur google et s'écrie "Ah oui !  Paul Decourt". Elle n'est pas plus avancée tiens, mais elle décide de continuer son enquête, vaille que vaille. Elle attrape la deuxième lettre ; l'énigme est la suivante : Je règlerai mes comptes à la blanchisserie ! Puis la troisième : Le taureau de La Bénisson-Dieu n'est pas K.-O. La Bénisson-Dieu ? c'est le village dans lequel elle vit depuis 52 ans maintenant ; celui dans lequel elle a enseigné à des générations d'enfants.

Plus Madame Louchetruc avance, plus elle recule. "Ce Corbeau est un tordu", se dit-elle en se levant pour se servir un café fumant. Et tout à coup, un éclair de génie la traverse, elle tressaute, tressaille et frémit !

"Nom de Dieu ! mais ce sont des allusions à des titres de films ! Mais oui !" Elle se rue telle la foudre sur son carnet et note : - 2ème énigme : Règlement de comptes à O.-K. Coral ? 3ème énigme : Raging Bull ? Le Corbac est donc un cinéphile... Le champ des possibilités se restreint...

"Je peux éliminer La Berlue alors, elle est aussi cultivée qu'un bigorneau", pense tout haut Madame Louchetruc. Par contre... le Ruflard... Faut qu'elle parle à La Berlue ! Certaines excuses sont de mise.

 

(Oulipia). Cette nuit-là, Madame Louchetruc s'agite en rêves compliqués : Le Ruflard la poursuit dans la grand rue avec une mitraillette en hurlant "T'as donc oublié que j'étais projectionniste ? Pro-jec-tion-niste ?"
Elle se réveille en nage, certaine d'entendre encore les balles siffler à ses oreilles - mais non : c'est une sirène.
Ambulance ? Police ?
Malgré sa fameuse douleur au "gros genou", en un rien de temps la voici dehors.
Comme tout le monde, d'ailleurs.
Et cette fois, plus besoin d'aligner les supputations, on est en plein Cluedo.
Mais bon, en plus populaire :
Le lieu du meurtre est la blanchisserie, et le cadavre est celui du Ruflard, retrouvé sinistrement lessivé en cette aube blafarde.
"Moi, dit l'un, j'parie que c'est un coup de Pierfeu : le Ruflard en savait trop sur lui..."
Une autre voix ricane :
"Tu veux dire que Pierfeu trempait dans... le blanchiment ?"
Madame Louchetruc est outrée :
"Vous n'avez pas honte de faire des jeux de mots dans un moment pareil ? Vous n'avez donc pas de coeur ?"

(Elisabeth).  Mais il ne fait pas bon traîner encore dans le coin car la police commence à photographier les badauds et à repérer les visages dans la foule à la mesure de La Bénisson-Dieu... à savoir au bas mot, quatorze personnes.
Madame Louchetruc a fort à faire avant qu'on ne l'interroge.
Ce n'est pas qu'elle s'inquiète à cette perspective, elle qui a survécu à un interrogatoire de la Gestapo. C'est que rusée comme renarde, elle avait su se faire passer pour la collabo qu'elle n'était pas et envoyer tous ces rats sur des mauvaises pistes. L'armistice est ensuite arrivée à point nommé avant qu'on n'ait le temps de la confronter avec ses pistes n'aboutissant à ... rien !
Non aujourd'hui, l'urgence, c'est de prévenir La Berlue, sa néanmoins vieille amie. Dans l'urgence, il va falloir resserrer les rangs.
Elle se hâte donc, autant que sa douleur au genou le lui permette et se rue chez Bernadette. Tiens, se dit-elle en chemin, comment cette fouine n'a-t-elle pas été attirée par ce raffut matinal ?
Elle cogne à la porte... personne, enfin personne qui daigne se montrer.
Elle décide donc de rentrer, elle a besoin de réfléchir encore à ses lettres pour décider que faire ensuite.
Aux abords de sa petite bicoque, elle se dit que quelque chose cloche, elle a soudain un pressentiment. Elle court, claudiquant et là elle trouve Chipolata à sa porte, dans un triste état, tuméfié, gémissant, couvert de sang. La bête avant ce qui sera peut-être son dernier souffle a tenu à regagner son foyer.

Elle se baisse pour ramasser ce qu'il reste de ce pauvre Chipo et rentre chez elle, on ne peut plus contrariée. L'animal est bien mal en point, mais il devrait s'en tirer. En effet, après l'avoir nettoyé, Madame Louchetruc s'est vite rendue compte que ce n'était pas son propre sang qui le recouvrait. On l'a battu, mais il n'a aucune plaie ! "Mais alors, s'écrie Madame Louchetruc, à qui est tout ce sang ?"

 

La Berlue ouvre les yeux et s'affole. A tâtons dans l'obscurité, elle sent des parois, mais n'a aucune idée d'où elle peut bien être. Elle est blessée à la tête et saigne abondamment. Son coeur résonne dans ses tempes et, prise de nausées, elle panique. Après avoir inspecté les lieux, elle en a conclu qu'elle devait être enfermée dans une sorte de placard à balais. Mais comment a-t-elle pu atterrir là ? Elle se souvient seulement d'avoir pédalé à toute vitesse sur le chemin qui devait la ramener au bourg, puis plus rien. Elle se met alors à hurler à pleins poumons. La porte s'ouvre violemment, laissant entrer une lumière aveuglante. Le Plureur est planté devant elle - avec un air féroce - et non loin derrière lui, La Cornicoeur affiche son fameux sourire en coin. Cette dernière lui lance :

"Alors La Berlue, on ne mange plus ses crottes de nez ? t'es pas fière là ! vieille taupe ! (Oulipia). Tu crois qu'on t'a pas entendue, ce matin, brailler sur le trottoir que tu savais tout de notre vie intime ? Pour qui tu te prends à fouiller les affaires des autres ? T'es d'la brigade des moeurs ?..."
La Berlue est atterrée. Elle a l'impression de ployer sous cette haine double qui la tient à sa merci.

Tout ça remonte à leur enfance à tous.
Le Plureur se nomme à l'Etat civil Sôlle. Gamin chétif, il se faisait remarquer par son incapacité à se retenir de chiouner : toujours larmoyant, l'éternel vaincu. La Berlue, toujours la première au contraire pour rigoler, trouva le surnom de ce "Sôlle" : "le pleureur" - "plureur", dans l'argot du coin. Ca lui était resté, à son grand dam. A l'âge où tous les gars tournaient autour des affriolantes rondeurs adolescentes de la Bernadette, elle ne s'était pas privée de faire sentir au Plureur que lui ne compterait jamais pour un homme.
Brusquement, si longtemps après, devant la cruauté démente du sourire de ce type qu'elle sait si faible, elle lit au fond de ses yeux que la blessure y est toujours.
Quant à La Cornicoeur, c'était l'éternelle rivale, en tout, depuis toujours. Mais jusqu'ici, c'est Bernadette qui a toujours gagné. L'autre faisait figure d'éternelle seconde.
La Berlue la soupçonne même, en ayant mari et amant, de vouloir dans sa tête se sentir presque aussi "libérée" que Bernadette, qui elle ne s'est pas mis de chaîne au cou et vogue au gré de ses fantaisies avec un suprême mépris des convenances villageoises.
En regardant La Cornicoeur, elle a l'impression de la voir enflée de triomphe :
"Ca fait trop longtemps que je te déteste. Tu vas payer, maintenant."

 

(Elisabeth). Madame Louchetruc, laissant Chipo reprendre ses esprits tranquillement affalé sur le sofa, se remet en route. Elle doit remonter la piste qui la conduira au sang et doit empêcher qu'un autre malheur ne frappe. Cela dit, ce n'est pas une grande perte, que la mort de cet égaré de Ruflard. A plusieurs reprises elle lui aurait volontiers fait la peau.

Repensant aux lettres anonymes, elle a soudain des éclairs de lucidité et repense à l'une des énigmes reçues : Un tien vaut mieux que deux tu l'auras.
Deux ? Cela lui évoque un duo maléfique : Pierfeu et la Cornicoeur ?? Bon sang mais c'est bien sûr ! Ces deux-là formaient un couple autrefois, il y a bien longtemps, avant que La Cornicoeur ne se fasse plaquer par Pierfeu. Et lorsque le Loulou avait demandé sa main à l'inconsolable et haineuse Cornicoeur, celle-ci avait répondu par l'affirmative mais en ajoutant : un tien vaut mieux que deux tu l'auras. C'est la septième énigme !
Madame Louchetruc est en ébullition.

Elle récapitule :

"Première énigme... admettons qu'il s'agisse de Chipo, la bête n'est pas morte mais admettons ; énigme deux : Le Ruflard a eu son compte réglé à la blanchisserie ; énigme trois, elle a un rapport avec la boxe. Le seul à avoir pratiqué ce sport au village c'est le Loulou... enfin, à ma connaissance... ; énigme quatre : Les larmes de crocodile se mangent froides. Ca doit être Le Plureur, il chialait tout le temps quand il était enfant... ; énigme cinq : Mieux vaut avoir la berlue que la cataracte ; énigme six : Suffit pas de savoir lire et écrire, faut savoir compter.

Madame Louchetruc fronce les sourcils et balaie de la main une idée saugrenue qui vient de lui sauter dessus : et si c'était d'elle qu'il s'agissait dans ces deux énigmes ?! Elle a les cristallins tellement opaques qu'elle n'y voit presque plus... et elle est nulle en maths...

Chipo gémit et tente un tête-à-queue sur le sofa. Madame Louchetruc le regarde et lui dit : "Mon pôv Chipo, pendant quelque temps tu vas devoir rester dans la maison, il y a trop de danger dehors".

Le grassouillet chat répond par une plainte déchirante et entreprend un frénétique léchage de poils, collés par paquets de douze. La pauvre bête pue l'hémoglobine à deux mètres.

"Heureusement, il n'y a pas de vampire à la Bénisson-Dieu, seulement un tueur avide de vengeance", se lamente Madame Louchetruc.

 

(Oulipia). Des bruits qui ne veulent rien dire. Très mal. Quoi ? Où ?
Noir.
Des bruits de nouveau. La Berlue essaie encore d'ouvrir les yeux. Pas possible. De bouger. Pas possible. Quoi ? Où ? Mal, partout.
Elle renonce.
Bruit autour d'elle. "Elle", qui, "elle" ? Elle fait un effort considérable, et de la lumière vient. Trop fort : elle n'a plus l'habitude. Ses yeux se referment.
"Ca y est, elle reprend connaissance !"
Cette voix, mi-inquiète, mi-joyeuse, il lui semble la connaître. Elle sent qu'on serre sa main.
"Bernadette, tu m'entends, c'est moi, ta vieille copine Yvette... La Louchetruc, comme tu m'as appelée. Bernadette, serre ma main si tu m'entends."
Où ? Qui ? Quoi ? Des lambeaux d'images viennent flotter dans le cerveau de La Berlue, des images de terreur, de cauchemar. Elle ne comprend toujours pas.
"T'as été dans le coma, tu sais. On t'a trouvée dans la carrière de Puygourest, presque morte. Et figure-toi que c'est Pierfeu qui t'a trouvée ! On sait pas ce qu'il fichait dans un coin aussi reculé à l'aube, ça doit être pour ses trafics, mais en tout cas il a été réglo : il a appelé les secours. Sans lui, tu serais plus de ce monde..."
Sa voix s'est brisée sur la fin, elle se racle la gorge pour cacher son émotion.
Ces dernières semaines, presque tout son temps s'est passé à cet hôpital du chef-lieu, au chevet de sa copine.
Dans la tête de La Berlue, c'est comme les pièces d'un puzzle que le récit de Louchetruc aurait assemblées. Brutalement, elle se souvient, avec horreur, du calvaire qu'elle a subi. Le dégoût et aussi la honte l'empoignent.

Pourtant, avec une netteté d'idées qu'elle ne s'explique pas, elle sait qu'elle ne déballera jamais tout ça devant personne de la police.
Ce qui lui est arrivé, c'est pour elle une affaire purement personnelle.
Elle tient à la régler elle-même.

 

(Elisabeth). Le commissaire Béton se gratte la tête. Depuis qu'il a pris les choses en main dans l'affaire de La Bénisson-Dieu, il a l'impression de n'avoir pas beaucoup avancé.
Un mort, Le Ruflard, un ivrogne vivant, façon de parler maintenant, de trafics en tout genre, au premier rang desquels, de l'alcool distillé dans un alambic clandestin.
Mort violente : le pauvre bougre s'est vidé de tout son sang, frappé par trois fois dans la région du coeur. L'arme du crime, retrouvé près de son corps, un grand couteau de boucher. L'homme, avant de lâcher son dernier souffle et au prix d'un effort surhumain, a tenté de laisser un dernier message. Le résultat, trois lettres tracées avec son sang : BEB.
Cela avait, dans un premier temps, fait sourire le commissaire. En effet, il avait un jour surpris sa femme avec un bouquin érotique dans les mains, où il était question, entre autres, d'une poupée gonflable surnommée Babe !
Pourtant cela l'étonnerait que le trucidé ait eu la lecture comme passe-temps.
Bon cessons de nous égarer.
Parmi les villageois interrogés par ses soins, une vieille chouette à l'air malin comme tout, Yvette Torser. Apparemment, il ne fallait pas lui en conter à celle-là ! Rien n'y avait fait, les tentatives d'intimidation, l'appel à son bon coeur et, pour finir, des oeillades, rien, elle n'avait rien lâché.
Puis l'affaire s'était un peu plus corsée avec la découverte d'une femme salement amochée dans une carrière à la sortie du village : Bernadette Louvrière.
Les deux affaires semblaient liées car sans être proches les deux victimes se connaissaient.

(Oulipia). Dès que cette Bernadette avait émergé du coma, naturellement, il s'était précipité pour l'interroger.
Une carpe. Un acharnement à jouer l'amnésie qui n'a pas dupé une seconde un vieux routier comme lui. Le commissaire rumine :
"Qu'est-ce que c'est que ce bled ? Ca sent le lourd, tout ça, les vieilles haines rancies, les règlements de comptes réchauffés pendant des lustres... Mais on fait ça en famille : surtout rien dire aux flics ! Je connais la chanson... Et tant pis si parmi eux un psychotique se déchaîne et transforme les petites vengeances mesquines du début en vrais assassinats..."
Il soupire et tente de récapituler :
"La vieille, cette Yvette qu'ils appellent "Louchetruc", à ce qu'on m'a dit - au fait, faudra chercher pourquoi, sait-on jamais : Louchetruc, "trucs/louches"... Je vais faire enquêter sur son passé. Elle va sur quatre-vingts ans, rien que ça, et elle a été l'instit de tout le village pendant des générations. Donc, elle sait tout sur à peu près tout le monde. Elle me la joue bourrue, limite demeurée : j'y crois pas une seconde, elle en fait trop.
Bernadette dite "La Berlue" - ils ont tous de ces surnoms, ici ! Non mais quels ploucs ! - ... cinquante ans, a grandi ici : donc, l'autre a été son instit. Et malgré la génération d'écart, on me dit qu'elles sont devenues amies.
Le mort, lui, avait été viré de l'école étant gosse : il avait tenté d'y mettre le feu. Par la suite, il avait disparu du pays, avant de revenir à la trentaine, mystérieusement nanti d'une somme suffisante pour louer une petite maison. Il allait travailler tous les jours en mobylette à Bourg-Grailleux comme projectionniste à l'unique cinéma. Quand ça a fermé, il a vécu du chomdu, puis on ignore de quoi - il s'était mis en ménage, ça n'a pas tenu, et depuis qu'il était seul, le patron du bar m'a dit en ricanant : "Le Ruflard, fallait faire gaffe de pas fumer à côté, sinon vous risquiez de tout faire sauter"...
Qui diable un type pareil pouvait-il gêner ?
Non, je pose mal la question, dans un bled comme ici : qui le détestait à ce point, plutôt ?
"La Berlue", elle, j'ai cru comprendre qu'elle mène une vie plutôt libre, les commères laissent entendre qu'elles désapprouvent - mais de là à faire ce qu'on lui a fait..."

C'est à ce moment qu'un coup de téléphone apporte au commissaire Béton un fait nouveau à prendre en compte : un certain Sôlle, dit Le Plureur, vient d'être trouvé dans sa baignoire, les veines ouvertes - tout ce qu'il y a de plus mort.

 

Madame Louchetruc ayant appris de la bouche endolorie de La Berlue que Pierfeu était lui aussi en possession de lettres anonymes, elle s'est rendue chez lui et a découvert, avec stupéfaction, qu'il s'agissait exactement - mot pour mot et fautes d'orthographe comprises - des mêmes que les siennes. Pourquoi les envoyer à deux personnes différentes ?

Madame Louchetruc a du mal à réfléchir depuis qu'elle a vu son amie à l'hôpital. Comment peut-on faire ça à un autre être humain ? Lui ouvrir le crâne comme un pot, lui arracher les ongles des pieds et des mains, la tatouer au fer chaud, c'est tellement barbare. Et ses longs cheveux blancs ! On lui a rasé la tête, à La Berlue, cette femme si coquette, adorant séduire les hommes - surtout ceux des autres d'ailleurs...

Elle se souvient de toutes ces femmes à qui on a rasé la tête à la Libération...

Le Ruflard et le Plureur sont froids. Madame Louchetruc tremble de peur.

"Et si la prochaine c'était moi" pense-t-elle nerveusement.

Chipo miaule soudainement et sa maîtresse relève la tête pour le regarder, quand un individu cagoulé apparaît dans le couloir. Madame Louchetruc - tétanisée - ne parvient ni à crier ni à bouger ; elle reste immobile en attendant le coup de grâce, comme résignée. Son gros genou est comme électrisé. L'individu lui fait signe de se taire et s'installe en face d'elle, sur la chaise occupée par Chipo, qui a juste le temps de sauter pour ne pas mourir écrasé.

Madame Louchetruc se ressaisit un peu et bredouille :

"Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?"

L'homme en noir lui tend un journal jauni, vieux comme Hérode ; un article est encadré de rouge. Madame Louchetruc lit à haute voix :

"Un nouveau-né a été retrouvé en vie sur la route menant de la Bénisson-Dieu à Bourg-Grailleux dans la nuit de vendredi à samedi. La police a interrogé le voisinage, mais personne n'a rien vu ni entendu. Le petit garçon - dont la vie n'est plus en danger - est soigné à l'hôpital de Charlieu. Personne n'est venu le réclamer."

Madame Louchetruc se souvient parfaitement de cette sordide histoire. Toutes les jeunes femmes du village de l'époque avaient été interrogées ; mais une seule avait pris suffisamment de poids en quelques mois pour attirer véritablement les soupçons : La Cornicoeur...

L'homme cagoulé regarde fixement Madame Louchetruc, il semble la laisser réfléchir. Tout à coup, il se lève, attrape Chipo et lui tranche la gorge d'un geste vif et précis. Madame Louchetruc hurle dans sa cuisine, pendant que l'individu attrape la première lettre posée sur la toile cirée, la froisse rageusement et la jette à terre, avant de détaler comme un lézard tout noir.

Madame Louchetruc reprend peu à peu ses esprits et se dirige vers sa fenêtre, une lumière rouge clignotante l'a attirée. Les pompiers descendent le corps inerte de La Cornicoeur sur un brancard, alors que le Loulou suit le mouvement en sanglotant.

Pierfeu est appuyé contre un lampadaire et fume son éternel mégot, en grande conversation avec cet échalas de commissaire Béton.

 

(Elisabeth). Le commissaire Béton n'est pas dupe. Cet homme, avec qui il discute et qu'il n'a eu le loisir d'interroger qu'une seule fois après la découverte de la suppliciée, semble s'intéresser de très près à l'affaire. L'affaire car il ne doute pas que cette épidémie de morts plus ou moins violentes constitue une seule et même affaire, y compris bien entendu cette Madame Louvrière qui en a miraculeusement réchappé.
Il feint l'indifférence aux propos du Pierfeu mais n'en perd pas une goutte.
Il se dit qu'il lui faudra bientôt l'interroger à nouveau, mais voilà que le légiste arrive et livre ses premières impressions.
Madame Cornicoeur semble avoir succombé à une injection massive d'insuline. Une seringue a été retrouvée à ses côtés. Or selon les premières déclarations du compagnon de la défunte, cette dernière ne souffrait pas de diabète. Meurtre ou suicide, il est trop tôt pour le dire. L'autopsie devrait l'aider à retrouver des éventuelles traces de lutte ou des lésions internes. Laissant là le légiste et reprenant le cours de ses idées, Le Béton fait un premier bilan de l'enquête préliminaire.
Le Ruflard, mort violente à l'arme blanche, indice, trois lettres, BEB ; Le Sôlle, une autre arme blanche impliquée, apparemment suicidé dans sa baignoire ; La Berlue, torturée violemment, qui en réchappe, opportunément retrouvée par Le Pierfeu ; et pour finir La Cornicoeur, là encore, mode opératoire différent, succombant à une injection d'insuline.
Oui, plus que jamais ces disparus semblent liés par-delà la mort et son hypothèse d'un drame commun les reliant tous prend corps.
Il se dit que Madame Torser, dite Louchetruc, la doyenne d'eux tous réunis, est peut-être maintenant disposée à parler.

 

(Oulipia).  Une voix rauque dans le hall de la Mairie, où le commissaire s'est installé pour l'enquête, un pas traînant : il se plonge ostensiblement dans des papiers, négligeant de lever la tête à l'entrée de la visiteuse, qu'il a pourtant expressément convoquée.
Béton est déterminé à tirer de la vieille Torser tout le possible. Aussi la laisse-t-il d'abord mijoter dans son jus sans rien dire, compulsant des notes sans lui accorder un regard, front barré du souci de l'homme chargé d'un job important et qui en sait plus long qu'il ne dit, sourcils froncés de la conscience de la gravité du cas... Bref : le grand jeu.
Il attend qu'à bout de nerfs elle lui demande ce qu'il lui veut.
Mais la pauvre Louchetruc sait à peine où elle se trouve : on est venu la chercher alors qu'elle n'avait pas encore pu donner à son Chipo une sépulture décente et l'image horrible de son assassinat revient sans trêve devant ses yeux.
Les minutes passent, et le commissaire finit par couler à la dérobée un oeil circonspect sur la cliente.
Il est médusé : l'ex dure à cuire est méconnaissable. Elle a pris dix ans d'un coup. Sur son visage bouffi, les larmes ruissellent sans qu'elle semble s'en apercevoir.
"Madame Torser ? Mais que vous est-il donc arrivé ?"

Louchetruc sursaute, comme réveillée par la voix du commissaire.
Elle le fixe, hagarde. Elle hésite. Il le sent, et retient son souffle : un mot maladroit, elle ne dira rien.
Dans la tête de la vieille Yvette, tout est bien confus. Elle a voulu jouer au détective, toute seule comme une grande, avec ses lettres, mais l'apocalypse semble s'être déchaînée sur la Bénisson-Dieu. Son amie La Berlue n'a pas pu - ou pas voulu - dire, même à elle, qui l'avait martyrisée. Elle a juste fait allusion aux lettres de Pierfeu. Et cet article, cette vieille histoire de nouveau-né ? Mais pourquoi son chat... Elle sanglote de plus belle.
Confusément, elle sent qu'on lui tapote l'épaule, puis qu'on lui tend un mouchoir. Elle relève la tête : le commissaire Béton est près d'elle. Elle a l'impression qu'il la plaint sincèrement. Etrange : elle n'aurait jamais pensé qu'un flic pouvait avoir une réaction normale...
"Puis-je faire quelque chose pour vous, Madame Torser ?"
… Oui, il a l'air vraiment gentil, cet homme. Ses yeux sont bleus, comme ceux du mari qu'elle a perdu trop jeune. Il lui tient la main. Elle pousse un profond soupir, hésite encore, bafouille, puis elle se lance et raconte tout.

Deux heures plus tard, Béton a en main les lettres, et quelques idées. Il a réussi à se retenir de sourire devant les déductions dignes du Club des Cinq de Madame Louchetruc sur la personnalité probable du corbeau : d'après lui, les choses ne se réduisent pas à un jeu de piste.
Là où le policier est plus en accord avec la vieille femme, c'est sur le danger qu'elle court : il est à peu près sûr que sa longue visite dans les locaux de la Mairie sera remarquée de tout le village – y compris de l'assassin, qui n'est sûrement pas loin.
Louchetruc court un danger, c'est certain.
Il faut la protéger, discrètement.

 

Le Loulou est content, il vient de se débarrasser de cette effroyable mégère qui lui servait de compagne depuis trop longtemps. L'air de rien, au milieu de la vague de crimes qui touche le bled, c'est passé comme une lettre à la Poste. Les cornes il a donné, marre d'être la risée du quartier. Tout ça, c'est derrière lui. Maintenant, il va pouvoir choisir les programmes télé, ronfler comme une chaudière, laisser traîner ses affaires et mater des films X autant qu'il le voudra. Faut juste qu'il ait l'air triste quelque temps, histoire de ne pas éveiller les soupçons.

Un truc l'inquiète quand même : l'assassin de la Bénisson-Dieu... il sait lui qu'il n'a pas tué La Cornicoeur... faudrait pas qu'il le prenne mal...

 

Chipolata est enterré. Paix à son âme. Madame Louchetruc est au chevet de La Berlue et bien décidée à ne pas en partir tant qu'elle n'aura pas appris qui l'a martyrisée. La Berlue hésite et balance les noms : La Cornicoeur et Le Plureur ! Quelle importance maintenant, puisqu'ils sont morts tous les deux. Pour la peine, elle se fourre les doigts dans le nez ; Yvette se marre intérieurement, elle retrouve sa vieille copine comme elle l'a toujours connue : un raffinement d'éducation. 

 

Le commissaire Béton a retrouvé la trace du petit garçon abandonné au bord de la route il y a une vingtaine d'années. Il aurait grandi dans un orphelinat stéphanois, puis dans plusieurs familles d'accueil dans la Loire. Mais, depuis environ un an, il est impossible de le localiser. Béton s'est également encore penché sur les lettres anonymes, mais tout reste flou. Les références cinématographiques de Madame Torser l'ont bien un peu aidé, mais il n'est pas convaincu qu'il faille suivre cette piste coûte que coûte. Bon sang ! dire qu'il devait partir en vacances à Le Coteau ! C'est bien sa veine... (Oulipia). Mais il a sa fierté : il ne lâchera pas. Ces derniers jours, pas de nouveau meurtre. Béton a la faiblesse d'y voir un signe de l'efficacité de la surveillance qu'il déploie dans tous les coins du patelin. Il a un léger sourire satisfait... mais se rembrunit aussitôt : mettre à l'abri les vivants ne suffit pas. Encore faut-il démasquer le coupable.

 

"Vous m'avez demandé, Inspecteur ?
- Commissaire... Oui, Monsieur Chaulois. Asseyez-vous."
Très à l'aise, le gros homme se carre avec autorité dans un fauteuil.
Le commissaire le jauge.
Chaulois, comme son père avant lui, est le Maire de la Bénisson-Dieu. Mais - ce qui intéresse davantage Béton - c'est surtout le propriétaire de plusieurs commerces, dont la blanchisserie.
Déjà interrogé au sujet de la mort de Ruflard, il était tombé des nues. Mais les éléments fournis par la vieille Louchetruc ouvrent au policier de nouveaux horizons.
"J'ai ici le rapport complet d'autopsie de la victime qui a trouvé la mort dans votre établissement...
- Comment savez-vous qu'on ne l'a pas tué ailleurs ?
- Le légiste est formel sur ce point.
- Ma maison est mitoyenne, et je n'ai rien entendu, pourtant.
- Monsieur Chaulois, vous avez engagé un ouvrier, il y a un an dans cette blanchisserie.
- Yvon ? Oui, tout le monde sait ça. Il a une chambre à l'étage, au-dessus du magasin.
- Comment l'avez-vous recruté ?
Le trouble qui passe au fond du regard globuleux n'est qu'un nuage fugitif, mais Béton l'a perçu.
- J'ai... passé une annonce.
Le commissaire laisse planer un silence, lui donne le temps de devenir pesant. Puis, doucereux :
- Monsieur Chaulois, vous êtes homosexuel, n'est-ce pas ?
Le gros homme bondit sur ses pieds, hors de lui :

- Non mais qu'est-ce qui vous prend ? Qu'est-ce que ça vient faire là ? Je suis marié, respectable, vous m'insultez, policier de m...
- Mesurez vos paroles, ou je me verrai contraint...
A grand peine, Chaulois se contient :
- Mais enfin, c'est absurde, où voulez-vous en venir ?"
Sans mot dire, Béton lui tend une photo - fruit d'une fructueuse filature : le gros Chaulois et son jeune ouvrier dans une boîte gay de Saint-Etienne.
L'homme rougit, puis se reprend et relève la tête :
"Je ne vois toujours pas en quoi ma vie privée vous regarde, et a un rapport avec l'enquête.
- Connaissez-vous le passé de ce jeune homme ?
- C'est un gosse de la DDASS. Il a beaucoup souffert. Il a suivi un apprentissage de boucher, en fait. Mais... quand je l'ai rencontré, un soir, il n'avait rien : pas de travail, plus de famille d'accueil... Je lui ai fourni ce job.
- Logé à côté de chez vous, c'est très commode...
- Epargnez-moi votre ironie ! Yvon est un être délicat et sensible. Il n'a jamais eu de vraie famille. Il ne se lasse jamais de m'entendre raconter les histoires de notre village, il est fasciné par la vie des foyers heureux, normaux, par les mariages, les naissances, tous les petits riens de la vie...
- Je vois très bien..."
Un sourire ému flotte sur la face empâtée de Chaulois.
Le commissaire le contemple, partagé entre le dégoût et l'envie de rire : voilà, à coup sûr, un homme amoureux.
Et sans doute d'un dangereux assassin.

 

Le commissaire Béton a fait convoquer Yvon Popaul, le jeune homme de la DDASS. Il est décidé à le faire cracher au bassinet et à en finir avec cette affaire on ne peut plus glauque. Il ne va quand même pas remettre ses vacances à Le Coteau, depuis le temps qu'il a réservé dans la pension de famille de Madame Oulipia mère, ce serait dommage. On y mange tellement bien que les places y sont très chères. Même le restaurant Troisgros se sent menacé dans ses étoiles. Une sérieuse concurrente Madame Oulipia pour ce grand chef...

Yvon est assis de biais sur une chaise, jambes croisées, l'air décontracté. Il n'est pas du tout efféminé pense le commissaire ; non pas que tous les homos le soient, il le sait bien, mais là vraiment, il ne se serait douté de rien.

"Monsieur Popaul, depuis quand êtes-vous revenu à la Bénisson-Dieu ? demande Béton.

- Pourquoi r'venu ? J'connaissais pas ce bled moi. Chui arrivé y'a environ un an, répond Yvon.

- Vous avez suivi une formation de boucher, n'est-ce pas ?

- Oui, mais j'aime pas ça, je supporte pas l'odeur du sang, ça me donne la gerbe.

- Vous aimez les chats ?

- Non, chui allergique, ça me fait tousser.

- Avez-vous retrouvé la trace de vos parents Monsieur Popaul ?

- J'ai pas cherché. Ce sont des ordures qui m'ont abandonné au bord de la route comme on le fait avec un chien avant de partir en vacances. J'ai pas envie de les connaître. Puis sont ptêt morts. M'en fous."

Le commissaire Béton se gratte la tête, perplexe. Ce jeune garçon n'a pas l'air d'avoir quelque chose à se reprocher ou c'est un manipulateur hors pair. Mais son flair lui dit que non...

"Quels sont vos rapports avec Monsieur Chaulois ? lui demande-t-il en le fixant intensément dans les yeux.

- C'est pas la peine de me regarder comme ça, chui pas PD moi ! Si vous croyez que j'vous vois pas v'nir...

- Pourtant vous avez été aperçu dans une boîte gay à Sainté...

- Et alors ? J'ai accompagné Philibert, c'est pas un crime, si ?

- Non, certes. Vous avez des liens d'amitié avec votre employeur alors ?

- Ouais. Il est cool avec moi. Il joue au papa, c'est rigolo. Sa femme aussi elle est gentille. Ils n'ont pas eu d'enfant, Bébue peut pas en avoir.

- Bébue ?

- Oui, c'est Madame Chaulois. Tout le monde l'appelle comme ça, chai pas pourquoi."

 

La Berlue est sortie de l'hôpital et retrouve ses petites habitudes d'antan. Assise sur l'ancienne chaise de Chipo, elle trempe un biscuit dans son café coupé de chicorée. La Louchetruc est maussade, des choses la travaillent... Elle attaque sous l'oeil médusé de La Berlue :

"J'ai vu que Béton interrogeait le Philibert tout à l'heure, pis après c'est le jeune de la blanchisserie qu'est venu. Ca m'a fait penser à un truc... Tu te souviens que la Bébue avait été internée pour dépression nerveuse, quand elle avait appris qu'elle pourrait jamais avoir d'enfant ? Des bruits avaient circulé à l'époque. Certains disaient que le Chaulois batifolait avec La Cornicoeur, tu te souviens ?"

La Berlue émet un grognement, la bouche pleine.

"Et si c'était La Cornicoeur la mère du bébé abandonné sur la route ? Et si le père c'était le Gras-double ?" lance tout à trac La Louchetruc.

La Berlue s'étrangle et tousse un moment avant de reprendre ses esprits. Elle roule des yeux.

On toque à la porte. (Oulipia). Les deux femmes se regardent, mal à l'aise sans savoir pourquoi.
Depuis plusieurs semaines, le village est calme. De l'extérieur, on pourrait penser que l'ère des horreurs appartient au passé, chacun a repris ses activités et fait comme si.
La présence policière, discrète mais constante, contribue à rassurer tout le monde. Mais, même si peu de gens s'en rendent compte, la vue quotidienne des policiers a aussi un effet inverse. C'est comme le rappel d'une donnée gênante : si le commissaire Béton estime cette vigilance nécessaire, c'est qu'il sait qu'il y a encore du danger. D'ailleurs, aucun assassin n'a été arrêté pour le moment - aussi, entendre toquer à sa porte quand on n'attend personne, et qu'on a vécu des événements aussi rudes que ceux qui ont meurtri les deux copines, rien d'étonnant que ça fasse renaître la peur.
La porte s'ébranle sous des coups frénétiques. Puis, un cri inarticulé suivi d'une lourde chute. Cette fois, les deux femmes se précipitent.

Dans le couloir qui donne sur la rue, le Loulou vient de s'effondrer. Il est encore vivant. Il a le temps de murmurer :
"Bébue...
Penchée sur lui, La Berlue insiste :
- C'est la coupable, c'est elle ?

Déduisant confirmation d'un gémissement du malheureux, elle insiste, doucement :
- Mais pourquoi ?
- Jalouse... Moi... tué Coco... Pas elle."
Un frémissement le parcourt, et il se fige.
Gravement, Madame Louchetruc lui ferme les yeux. Elle n'a jamais beaucoup aimé ce voisin de toujours, mais il faut reconnaître qu'un type qui supportait la Cornicoeur depuis si longtemps ne pouvait pas non plus garder la cervelle intacte à cent pour cent.
"Bernadette, attends cinq minutes. On va faire le point avant de faire venir les flics. Je crois que là, on en sait plus.
La Berlue murmure :
- C'est lui qui a tué sa femme, déjà... Colette, dite Coco, c'était le prénom de la Cornicoeur.
- Et Bébue, ce qui confirme ton hypothèse, était jalouse d'elle qui aurait eu un gosse avec son mari, quand elle était stérile. Elle voulait lui faire la peau...
- Mais comme Loulou l'a devancée, elle a tenu à l'en punir. Ce qui prouve...
- Que Bébue est devenue complètement cinglée" conclut en soupirant Louchetruc.
Elle hoche la tête : elle a du mal à croire à tout ça. Cette boucherie insensée qui s'est déchaînée sur leur village, ces règlements de comptes, ce mari qui en profite pour refroidir l'épouse détestée... Que leur arrive-t-il donc ? Tout le monde est-il devenu fou ? La voix de son amie la rappelle à elle :
"Attends, ça n'explique pas les lettres, qui voulaient apparemment faire soupçonner quelqu'un connaissant des films...
- Le Ruflard, ex-projectionniste, par exemple.
La Berlue se passe la main sur les yeux, elle a le vertige :
- Mais lui, pourquoi sa mort ?
- Vu le lieu, ça veut faire accuser soit Philibert, soit le jeune.
- Bébue habite à côté elle aussi, même si elle ne s'occupe pas de la blanchisserie. En tant que femme du proprio, elle pouvait sûrement avoir les clés. Et Ruflard serait allé à n'importe quel rendez-vous pour se procurer la gnôle frelatée qu'il lui fallait. Mais elle risquait les soupçons...
- Cette femme est dingo, j' te dis !"
Un silence. Il va falloir donner l'alerte. Tout va se déchaîner : attroupement, sirène, interrogatoires...
La Berlue reprend, à mi-voix, comme tout ce qu'elles ont dit jusque-là :
"Donc, une folle, jalouse de son mari et du bâtard qu'il a eu, et qui assassine n'importe qui dans un endroit choisi pour faire soupçonner l'un et l'autre du meurtre ?
- N'empêche, fait Louchetruc d'une voix étranglée, c'est toujours pas elle qui est venue égorger mon Chipo...
Pour La Berlue, c'est comme un trait de lumière :
- Mais c'est vrai, ça ! Or les lettres parlaient de... hum... la bête. Comme de la blanchisserie. Donc, c'est un homme qui est à la source.
Mais la vieille Yvette est à bout de résistance :
- Ecoute, y en a marre : faut aller voir ce flic, Béton, et balancer ce que Loulou a dit. En plus, si Bébue apprend qu'elle l'a laissé en état de nous faire ses confidences, je donne pas cher de notre peau, à toi et moi."

 

(Elisabeth). Le commissaire Béton étouffe à grand peine un bâillement et s'étire ostensiblement.
Il est las, découragé, les jours se sont égrenés et il voit, avec un dépit grandissant, s'éloigner ses vacances à Le Coteau.
Il avait cru à un dénouement proche mais la vérité se refuse encore à lui. Il en est quasiment rendu à perdre espoir quand il voit arriver par la fenêtre de la mairie, un couple improbable : Yvette Torser, clopinant au bras de Bernadette Louvrière, toutes deux le visage grave.
Tiens, du nouveau ?
Et elles racontent chacune à tour de rôle, sans même le temps de souffler entre deux révélations, la porte grandement secouée, Le Loulou s'effondrant, ses dernières paroles "Bébue", le corps laissé en place sans donner l'alerte et leur détermination à venir tout lui confier.

"Bébue", décidément, est un élément qui vient faire sens : il voit là la confirmation de ce que le Ruflard avait tenté de leur dire. Il faut dire qu'il était radicalement parti dans une autre direction : BEB, comme le bébé abandonné, avait-il conclu. Quel temps perdu ! Combien de vies gâchées par son manque de vigilance. S'il avait eu la tête moins prise par ses vacances...
Le Béton culpabilise grandement. Il doit se ressaisir et mettre bon ordre dans ces éléments épars. Regarder les choses depuis un angle différent, un regard neuf, voilà qui pourrait l'aider.
Quel mobile avait Madame Chaulois de vouloir refroidir Loulou et Le Ruflard ?
La seule jalousie ? Une immense détresse de ne pouvoir donner la vie pourrait-elle être une raison suffisante ?
Et soudain une idée lumineuse prend germe dans son cerveau que la torpeur des derniers jours avait peu à peu engourdi.
Pierfeu ! Pierfeu se trouvant à chaque fois proche des lieux du crime, Pierfeu trouvant La Berlue dans la carrière, Pierfeu encore venant aux nouvelles après la mort de Colette Cornicoeur, Pierfeu ayant lui aussi reçu des lettres anonymes, des lettres identiques à celles de Madame Torser, mais il aurait pu aussi bien les écrire lui-même ces lettres ! Et se les envoyer ! Les recevoir venait opportunément détourner les soupçons. Habile, fort habile, mais...
Et le commissaire Béton de se remémorer ce qu'il avait appris quelques jours auparavant : la vieille histoire entre Pierfeu et La Cornicoeur...

 

Bébue est dans sa cuisine, en larmes. Yvon la console tendrement.

"Geneviève, je t'en prie, ne craque pas maintenant. On touche au but.

- C'est trop dur tout ça. Ca va trop loin. On est foutus !

- Mais non ! regarde, il part dans toutes les directions le commissaire !

- Oui mais on va tout nous mettre sur le dos, même les trucs où on n'y est pour rien du tout ! "

Madame Chaulois hurle à présent, mais s'arrête net : son mari est planté à trois mètres et les regarde l'air furieux.

"C'est quoi ce cirque ? Tu vas pas péter une durite maintenant quand même ! Mais c'est pas vrai ça, toujours à faire des grimaces. Va falloir que tu te ressaisisses ma vieille !!! Faudrait savoir ce que tu veux à la fin ! aboie le Gras-double.

- Moi je voulais que La Cornicoeur elle paye ! Elle avait pas le droit de porter mon bébé et de l'abandonner comme ça. C'est dégueulasse ! sanglote Madame Chaulois.

- Oui ben elle a payé La Cornicoeur, tu devrais être contente bon sang ! éructe son gros mari.

(Oulipia). - C’est pas moi qui l’ai tuée, tu le sais bien ! De mes mains, je voulais la crever, cette voleuse de maris, voleuse de grossesses !
- Bébue, tu sais comme t’es fragile des nerfs, calme-toi, dit Yvon en tâchant de la faire asseoir, je t’ai vengée, tu l’as bien vu : j’ai poignardé son assassin, j’ai fait justice...
Le gros Chaulois aboie :
- Laisse-la donc, tu es toujours aux petits soins avec elle, y en a que pour elle ici. Et moi, là-dedans ? On dirait que tu oublies toujours...
- ... Qu’ t’es mon père ? Pas d’ danger : tu passes ton temps à me bassiner avec ça. N’empêche que quand j’étais à la DDASS, t’ as eu soin de pas t’en souvenir.
L’autre se trouble sérieusement :
- Les circonstances étaient différentes... En tant que Maire...
Puis, d’un coup, il hurle :
- Et Madame qui chiale, ici présente, à cette époque c’était pas “son” bébé, l’enfant abandonné, ni celui de son mari aimé ! C’était le bâtard de la Cornicoeur. Demande-lui donc si elle aurait voulu que j’aille le chercher à l’orphelinat ! Hein Bébue ? Ose dire le contraire !"
Ladite Bébue frise la crise d’hystérie.
Le jeune Yvon regarde le couple. Sur son visage, cette fois, c’est de la haine qu’on lit. Il siffle entre ses dents :
"Vous croyez que je suis dupe ? Comme si je l’ savais pas, que personne a jamais voulu de moi !
Chaulois se radoucit :
- Allons, depuis un an que tu es ici, tu as bien vu combien on t’aime, Geneviève et moi. Tu sais bien qu’on voudrait être comme une famille, pour toi...
Geneviève a l’air de reprendre un peu le dessus. Elle implore :
- Si seulement tu voulais te soigner, on a de quoi payer une désintoxication efficace, aussi longue qu’il le faudrait. Mais faudrait rompre avec cet horrible Pierfeu. c’est lui qui te tient, je le sais."
Yvon baisse les yeux, il tripote machinalement des clés pendues à sa ceinture. Chaulois renchérit :
"Tu te rends compte qu’il connaît tous nos secrets, qu’il t’a poussé un jour où tu étais en manque à tuer le chat de cette pauvre vieille, et pire : il t’a fait tuer ce malheureux Ruflard, en laissant ce couteau à côté.”
Sans conviction, Yvon hausse les épaules :
- J’avais des gants...
Le gros homme prend feu de nouveau :
- Je ne parle pas d’empreintes ! Mais un couteau de boucher ! Tu te figures que Béton n’a pas enquêté sur ton passé ? Pierfeu s’est débarrassé de Ruflard, qui en savait trop sur lui, et était moins borné que ce que tout le monde croyait, et il a fait en sorte que tout t’accuse : le lieu et l’arme du crime."

Cette intéressante conversation le serait moins pour nos lecteurs - car bien moins de choses y seraient dévoilées - si nos trois personnages savaient que l’appartement des Chaulois et la blanchisserie ont été judicieusement placés sous écoute, pendant que le commissaire convoquait les habitants à la Mairie pour un énième interrogatoire.

C’est ainsi qu’une souricière fut montée autour du sieur Pierfeu.
Le suivre jusqu’à ses planques d’héroïne fut moins difficile que le commissaire ne l’avait craint : l’homme ne se savait pas suspect, il n’était pas sur ses gardes.
Le commissaire fit taire sa conscience professionnelle qui lui murmurait qu’il aurait dû prolonger la filature jusqu’à remonter le réseau entier : il en avait jusque là de cette affaire qui lui confisquait ses vacances.

Yvon, en manque, fit des aveux complets qui lui vaudront peut-être l’indulgence du jury.


Epilogue


L'enquête a définitivement conclu au suicide en ce qui concerne Le Plureur - le remords, probablement : ce type n'avait pas la trempe d'un vrai bourreau.
Tout le pays attend le procès des Chaulois. On les a laissés en liberté, moyennant une caution aussi ronde que le Maire lui-même.
La vieille Louchetruc a toujours ce caractère qui fait tout son charme : tantôt au mieux avec sa copine, tantôt lui claquant la porte au nez. Mais depuis la mort de son chat, elle a plus souvent le regard dans le vague, elle râle un peu moins souvent.
Quant à La Berlue, ses cheveux et ses ongles repoussent. Mais elle songe sérieusement à aller s’installer à Bourg-Grailleux : l’air de La Bénisson-Dieu l’étouffe de plus en plus.
C’est peut-être pour mieux respirer qu’elle s’adonne frénétiquement à son vice : la rhinocoprophagie...

 

 

FIN

 

 

Par La Zitoune - Publié dans : Histoires écrites à plusieurs mains
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