Salo ou les 120 journées de Sodome / Pasolini
J'ai vu ce film il y a environ 17 ans, pourtant je m'en souviens comme si c'était hier. Le pire qu'il m'ait été donné de voir. Il m'avait traumatisée, au point de m'en empêcher de dormir. Je me souviens avoir eu la nausée au cinéma ; le sentiment diffus et tenace que je devais partir sur-le-champ. "Pourquoi suis-je restée ?!" est la question qui m'a longtemps taraudée.
Ce film laisse des traces à vie. Le dégoût est avant tout psychologique.
Si l'Enfer existe, il est décrit dans ce long-métrage italien de Pier Paolo Pasolini, sorti en 1976. Je crois qu'il est toujours interdit à la TV, c'est vous dire... Je l'avais vu dans une toute petite salle d'un cinéma* qui repasse en boucle ce genre de film "maudit", dans le Vème à Paris. Il a fait scandale à sa sortie et a été interdit et censuré dans plusieurs pays pendant des années, y compris en Italie où certains menaçaient - chose assez rare - de brûler les copies.
Il paraît que ce serait l'un des 4 ou 5 films les plus décriés de toute l'histoire du cinéma. Je le crois volontiers.
Pasolini a adapté Les cent vingt journées de Sodome du marquis de Sade et divisé son film en quatre cercles, en référence à la Divine comédie de Dante : le vestibule de l'Enfer ; le cercle des passions ; le cercle de la merde ; le cercle du sang. Une descente progressive dans la perversité, dans ce que l'Homme a de plus inhumain, de plus sombre et de plus barbare. Les dernières scènes - atroces - sont filmées au travers de jumelles, comme pour protéger le spectateur (protection très relative...).
Un peu d'histoire en rappel avant de vous en dire plus : vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Duce Mussolini est arrêté, puis délivré par un commando nazi, avant de se réfugier à Salo - ville du nord de l'Italie - pour y créer une République fasciste fantoche (une sorte de Vichy italien). Le film se déroule à cette période de l'Histoire et dans cette région.
Quatre dignitaires fascistes d'un certain âge : le Duc, l'Evêque, son Excellence et le Président, entourés de domestiques et de prostituées, ainsi que de leurs quatre femmes, s'isolent dans un palais. Ils ont un projet terrible basé sur un règlement auquel ils vont se conformer du début à la fin, soit pendant 120 jours. Ils détiennent le pouvoir et le pervertiront en toute impunité (l'Histoire les rendra égaux devant la mort, mais ils ne le savent pas encore).
Ces quatre porcs vont sélectionner et capturer un groupe de jeunes filles et de jeunes garçons dans la campagne alentour - l'Oradour-sur-Glane italien - et leur faire subir des sévices inimaginables : viol, sodomie, coprophagie, torture.
Ils les informent du règlement à observer à la lettre et les préviennent que - de toute façon - personne ne viendra les sauver puisque pour l'extérieur... ils sont déjà morts.
Les jeunes sont nus du début à la fin du film et mettent mal à l'aise ; ce n'est en aucune façon un porno, ce serait même de l'anti-porno et de l'anti-érotisme. Ces images font bien sûr écho à celles de la Shoah. On voit peu à peu les victimes être dépossédées de leur intimité, de leur dignité et n'être que des objets sexuels et de désir né de pulsions sadiques. On leur enlèvera tout, jusqu'à leur vie.
La sexualité est considérée comme un asservissement, elle ne peut être que contrainte, viol et douleur. Des êtres humains ramenés à l'état d'animaux.
Le cercle de la merde est éprouvant, on atteint des sommets dans l'insoutenable. Il ne m'est même pas possible de raconter, et pourtant les images (et notamment la scène de la petite cuillère) sont gravées dans ma mémoire.
Le dernier cercle est celui du sang, de la torture et de la mort - évidente référence à "la solution finale". La cruauté des images est au-delà ce que vous pouvez imaginer. Je ne sais pas si quelque chose de pire a un jour été tourné au cinéma. En tout cas, je n'ai personnellement jamais rien vu de plus insupportable - ni avant, ni après. Chaque spectateur est inévitablement renvoyé à ses propres instincts meurtriers et voyeuristes, et ça dérange, ça brasse de l'intérieur (si tant est qu'on ait une conscience et qu'on ne soit pas psychopathe).
Il s'agit du dernier film du cinéaste/poète/écrivain (marxiste), assassiné peu après sa sortie, dans des conditions toujours nébuleuses aujourd'hui. Certains pensent que son meurtre aurait été orchestré par l'extrême droite que Pasolini gênait depuis toujours, et encore plus avec ce film. Il avait d'ailleurs reçu des menaces de mort et le tournage avait eu lieu sous surveillance policière ; ce qui n'empêcha pas des bobines de film de disparaître.
Lors d'une interview donnée à Philippe Bouvard quelques jours seulement avant sa mort, il avait dit : Je pense que scandaliser est un droit et être scandalisé est un plaisir. Et celui qui refuse le plaisir d'être scandalisé est, comme on dit, un moraliste. Tous les films de Pasolini ont été controversés, presque tous ont fait l'objet de poursuites judiciaires, mais jamais comme Salo.
Ce film, vous l'aurez compris, n'est pas un traité lambda sur la violence. C'est une oeuvre magistrale, essentielle, provocatrice, d'une intelligence inouïe, concernant une période extrême de l'Histoire. L'insupportable de ce film réside dans le fait que la période a existé. L'univers concentrationnaire et l'extermination de masse ne sont pas le produit de la tête malade de Pasolini. Si tout ça était sorti de l'imagination perverse d'un réalisateur, j'aurais sans doute crié au scandale avec la meute, mais il ne s'agit pas de cela.
Pasolini a jeté à la figure de l'humanité toute son inhumanité.
On se doit de ne pas supporter ce film, mais le rejeter revient à monter le son de la télévision pour ne pas entendre les cris de l'enfant battu par ses voisins de palier.
A vous de voir...
* Le cinéma Accatone, situé dans le quartier latin à Paris, emprunte son nom au célèbre film éponyme de Pasolini.
Voir également Accattone du même réalisateur : http://zitoune.over-blog.fr/article-accattone-123055948.html
