Escapade culinaire 2
Chose promise, chose due. J’emmène mon bachelier de fils dans un gastro de renom : la maison Troisgros.
Prise de tête de Léo : comment s'habille-t-on dans ce genre d’endroit ?
« M’en fous » lui dis-je ; « Je vais quand même m’acheter une chemise » me répond-il.
« Prendrez-vous l’apéritif ? » « Mais bien sûr ! » crachoté-je avec la bouche en Q de poule. Mon fils ricane et tire sur sa chemise comme sur un maillot de foot. Je le revois, petit, en train de déformer ses tee-shirts parce que les étiquettes le grattaient.
C’est au soleil, vautrés dans des fauteuils moelleux, que nous avons siroté nos cocktails, en nous prenant pour ce que nous ne sommes pas. Cette tomate cerise caramélisée aux graines de sésame est à se damner !
Tout un tas de pingouins en noir et blanc, supramégatroppolis, se relaient pour nous demander si on va bien, si ça nous plaît, si on n’a pas trop chaud, pas trop froid, si ça ne nous fait rien de bouffer comme des porcs en sachant que d’autres crèvent de faim (non, ça c’est pas vrai, c’est moi qui ne sais pas toujours profiter des bons moments).
Après une visite obligatoire de la cuisine, qui rutile, grouille de monde et sent merveilleusement bon, nous suivons le chef des pingouins dans une salle.
Fauteuils pivotants, décor sobre (triste ?). Alors que mon bras fait mine de déposer mon sac sur la moquette épaisse et feutrée, un tabouret sorti de nulle part se faufile dessous. Mon sac à main est manifestement quelqu’un de très important. Je ne le regarderai plus jamais de la même façon.
Le verre de vin rouge conseillé par une sommelière passionnée est à tomber raide (zut ! je n’ai pas les moyens pour une bouteille...).
Tout est déposé sur la table dans une espèce de ballet orchestré par une équipe surentraînée, coordonnée et - il faut bien le dire - un tantinet ridicule.
Après des plats à se dévisser les boyaux de la cervelle, et alors que je pense saucer discrètement ma dernière assiette en me disant que tout cela n’est que simagrées, que la sauce à elle seule doit coûter un genou et qu'il est hors de question qu'elle parte dans le lave-vaisselle, mon fils me regarde et me dit, avec son merveilleux sourire de gamin conscient qu’il vit un truc exceptionnel :
« Bah tu sais Maman, de toute façon je crois qu’ils savent qu’on n’est pas des… »
Et là, prise d’un grand fou rire, j'ai observé les autres clients qui ingurgitaient des explosions de saveurs inouïes comme si c’était des Bretzels, alors que nous inventions une langue étrangère à coups de « Hummmmm ! » et de « Oulalalalala ! » et aussi de « Ptin qu’c’est bon ! »