Liberté
Mon cher Nicot,
Aujourd'hui, je te quitte définitivement.
J'aurais pu te le dire de vive voix, mais je crains ton ascendant sur moi, et que tu ne m'enfumes encore.
Si tu avais été raisonnable, nous n'en serions pas là, mais il a fallu que tu t'imposes au saut du lit, sur la table de la cuisine, au téléphone, à la sortie du métro, PARTOUT ! J'étouffe, tu es tout le temps là !
Tu m'as aidée dans les moments difficiles, calmée quand il le fallait, et écoutée aussi, mais je ne prends plus aucun plaisir à tes âcres côtés ; nous sommes devenus comme ces vieux couples qui ne font plus attention l'un à l'autre, lorsque chacun se fond dans le décor à travers un écran de fumée.
Je n'aime pas que l'on soit habitué à moi, ni être habituée à quelqu'un.
C'est ton truc... sentir que tu exerces un pouvoir sur l'Autre... mais tu ne me rendras pas malade.
Ne fais pas l'étonné, il n'y a pas d'autre issue à notre idylle. Ça te pend au mégot depuis un moment, mais tu fais la sourde oreille, caché dans ton paquet.
Je vais te griller et mettre tes affaires personnelles dans le vide-ordures. Je ne veux plus jamais te voir, même pas de temps en temps lors d'une soirée.
Je jette les éponges qui me servent de cendrier.
Tu as sans doute du mal à me prendre au sérieux, je t'ai quitté tellement souvent ! Mais, cette fois, tu te mets le doigt dans l'oeil jusqu'au filtre.
Je ne me fais aucun souci, tu vas vite faire de nouvelles rencontres et renaître de tes cendres. Tu es encore très mignon avec ta corolle immaculée et ta belle incandescence ; reconnais-le, tu as un peu le feu au Q tout de même... Tu vas faire un tabac !
À moi les cheveux soyeux, l'haleine fraîche, le teint clair, le souffle long et la LIBERTÉ.
Ta Gitane
6 décembre 2010
(Nicot n'a jamais répondu, faute de papier sans doute, mais aurait été aperçu, tout cramé, quelques années plus tard, sur une plage de La Havane, en compagnie de son fidèle Zippo. Ils se les roulaient.)