Charles Maurras. Le phénix fasciste
Par Claude Askolovitch, journaliste et essayiste.
(pour lire entièrement cet excellent article et pas seulement les morceaux choisis par ma pomme en guise de résumé, il vous faudra acheter "Le nouveau magazine littéraire" du mois de mars dernier)
"[...] Maurras était cet animal nocturne, confiné dans ses obsessions et son système, inapte à percevoir le pays, entouré d'une cour embarrassée ou attendrie, maniaque, méticuleux, exalté d'aigreur sacrée. La Libération en ferait litière. Pétain à l'île d'Yeu, Maurras au cachot, et surtout leur pensée imbécile désormais impossible. [...] Si des émus se piquaient de rendre un culte à Maurras, c'était leur affaire. Et si, comme Déon, ils ne pouvaient pas s'empêcher de fasciser un peu, on laissait faire : pourquoi réveiller les fantômes quand le danger était passé ? [...] Il n'existe pas d'inquisition démocratique. [...] On s'arrangeait de tout, comme on s'arrange d'une poussée de fièvre qui passerait aussi vite. Il n'était que Le Pen pour conserver la tradition méchante, circonscrite donc, et les vomissures du Front national, cette anti-République, comme la preuve que nous étions, nous autres, immunes. [...] Le fascisme est revenu. Il flotte, il entête, on nous le propose. [...] Nous sommes rendus à la violence langagière du temps de Maurras. Le déversoir verbal des réseaux sociaux n'est pas une nouveauté. L'injure et la haine librement répandues sont curieusement le reflet de ce qu'étaient Maurras et ses soudards de verbe, quand ils vouaient un Blum au peloton d'exécution.[...] Le décérébré qui, sur Twitter, vomit le Juif qui domine le monde ou l'Europe qui nous manipule est un Maurras qui s'ignore. [...] Maurras était un paranoïaque égaré de logique, ni plus ni moins que certains de nos twitteurs, certes doté d'une meilleure orthographe, mais le twitteur est impuni quand Maurras fit de la prison. [...] On voit, en politique, réapparaître les mots viciés de Maurras. [...] Si l'on peut nous refourguer Maurras, c'est que le maurrassisme, dans sa laideur même, s'est réinstallé dans une société fracturée. L'idée est revenue de l'isolement d'une France, qui, pour se préserver, devrait éviter le monde, donc bannir l'humanitaire, vomir l'ingérence et se garder des migrants. Nous sommes, frileux, gargarisés d'identité. [...] Dans nos impatiences et nos peurs, nous exigeons la brutalité et la décision et faisons du Maurras sans le deviner. S'est-on assez moqué de Hollande, qui avait des défauts mais aussi cette qualité de ne pas brutaliser ? [...] L'islamophobie contemporaine, ethnique ou culturelle, est une réinvention ; elle a la saveur - édulcorée mais tenace - des philippiques de Maurras contre les Juifs. [...] les musulmans de 2018 ne sont pas les Juifs de 1933. Mais ils remplissent la même fonction, pour que tourne la machine maurrassienne.[...] Ainsi se réinstalle une manière de pensée, tissée de peur et de refus, de pensée magique, de fermeture et de cris, d'outrances et de déni du réel, de refus systémique de la complexité. Maurras, messieurs. Il suffit alors, puisque l'alchimie fonctionne, de finir le travail, et de réhabiliter sur les blessures d'aujourd'hui, la pensée bannie d'autrefois. [...] Il faut [...] repousser les zombies maurrassiens, ne plus rien admettre et ne plus rien concéder, ne plus rien leur passer, leur dire qu'ils n'ont aucun titre à notre monde, aucun, et le leur dire encore, pour que la honte les reprenne, elle est leur apanage."