Eloge de l'amitié
Les théories sur l'amitié vont bon train. On entend tout et son contraire. Beaucoup de paroles et de fumée pour peu d'action. Pour moi, il y a trois signes qui révèlent une amitié sincère : je peux être moi-même, j'ai le droit de changer d'avis, celui de l'autre compte, il y a de la place pour deux, on se manque, on se marre, on s'appelle pour les mauvaises nouvelles, mais aussi pour les bonnes. Oui, je sais, ça ne fait pas trois.
Cédric est l'un de mes meilleurs potes. L'une des personnes au monde avec lesquelles je me sens le mieux, un îlot de douceur fantastique dans un monde âpre, qui écorche un peu trop à mon goût. Quand on se parle ou se voit, c'est toujours une plus-value dans ma vie. Il y ajoute des images, de la lumière, un arc-en-ciel à six couleurs. Une énergie.
Ce mec, c'est un tube de vitamine C, une cure de magnésium, la chantilly qui accompagne la boule de glace vanille posée sur le fondant au chocolat encore chaud, le litchi dans l'apéro chinois, la meringue sur la tarte au citron, la mousse d'une bière fraîche, le service de luxe dans un restaurant gastronomique, ton groupe préféré en concert, un film de Bergman sur grand écran, "Les fleurs du mal", l'ascenseur de 22 h 43, le bien-être quand tu enlèves tes chaussures après une longue randonnée, l'Efferalgan effervescent qui soulage ta rage de dents, le Grevisse qui te sauve la mise, des patates au four cuites à point, la défaite de Valls en Espagne, un voyage à l'étranger qui s'organise, ton sac à dos dans la soute. Un dépaysement permanent. Bref, l'essentiel.
Vous l'enlevez, la vie peut être belle, vous le rajoutez, elle vous dévore de plaisir. L'avantage entre nous, c'est que je pourrais danser à poil avec une plume dans le derche sur la table de la cuisine sans lui faire aucun effet. Nada. Fiasco. Queue nenni. Il n'a pas de goût, que voulez-vous ! Personne n'est parfait. Ça tombe bien puisque je le désire autant qu'une omelette aux groseilles avec son coulis de brocolis au caramel. On est quittes.
En revanche, j'adore son cerveau d'artiste. Son cerveau tout court. Je suis dingue de ses synapses. Ça, c'est fait.
Avec Cédric, je suis moi-même, à fond, sans même y réfléchir. Ce matin, par exemple, au petit dèj, il a tout fait : le café, mis la table, beurré les tartines après être allé chercher le pain frais à la boulangerie, tout. Comme on était chez moi, j'aurais pu avoir des scrupules, mais rien à fout', j'ai attendu que tout soit prêt pour me lever, la gueule enfarinée. Après, j'ai végété sur le canapé avec Léo pendant que Cécé faisait la vaisselle. Tranquille. Il m'a déjà prévenue que j'allais morfler en Cosette lors de mon prochain séjour chez lui. Il peut toujours rêver, le Thénardier...
On joue, tout le temps, "comme des enfants" diront les Insérés sociaux, avec un fond de mépris. Oui, les Insérés sociaux sont souvent méprisants, c'est même ce qui les caractérise la plupart du temps. Ils en ont besoin pour tenir à distance des questions embarrassantes sur leur rythme de vie, leurs rêves oubliés, leurs espoirs déchus, leurs sourires éteints et leurs mines grisâtres. Pour qu'ils soient fiers de faire dans leur caisse, il leur faut pointer du doigt ceux qui font à côté, qu'ils l'aient choisi leur importe peu. C'est un fait, trop rarement démenti. Moi je pense que c'est justement l'inverse : les Désinsérés sociaux sont sortis beaucoup trop tôt de l'enfance. Et trop vite. Alors ils trompent l'ennui, la fin, l'obscure clarté. Ils chassent les nuages noirs, ôtent les cailloux des chaussures et collectionnent le vent comme un trésor précieux. Ils jouent avant de perdre pour de vrai. Parce que ça ne sert à rien de se prendre au sérieux, que ça n'a pas de prix de courir sous la pluie ou de sauter dans les flaques, que ça fait rire les oiseaux et chanter les abeilles d'imiter le hibou en criant dans la nuit. Et, parce qu'après tout, se faire traiter d'enfants par des Insérés sociaux est un putain de compliment.
Je préfère cent fois chasser le dahu en hurlant de rire que vivre leur vie triste par procuration.
Ensuite, Léo est parti bosser (mouhahaha !) et, avec Cédric, on s'est encore raconté nos misérables lifes, surtout la sienne. Puis on a maté "Les feux de l'amour" en équeutant les haricots verts. On s'est un peu engueulé parce que depuis toujours il préfère Jack Abbott à Victor Newman et que ce n'est pas concevable pour moi ; c'est comme préférer Cliff Barnes à J.R Ewing. Une hérésie ! Qu'on jette ce gueux aux fers afin qu'il retrouve la raison !!
On a joué le jeu télévisé de midi au Uno, il a gagné avec un + 4 (l'enflure). Alors on a fait ce qu'il voulait et regardé "Tout le monde veut prendre sa place" sur la 2.
Après le repas, il est parti faire la sieste pendant que je me tapais la vaisselle (oui, j'ai perdu à cause d'une question débile de Nagui).
Elle devait être sympa la rando en Ardèche, mais la feignasse a voulu faire une halte dans un pré à 500 m de la voiture et on n'a jamais redécollé. Les vaches ont beaucoup ri, elles aussi. Cécé a vu un mec à poil dans les nuages, pendant que je ronflais sur le dos la bouche ouverte (l'enfoiré a pris une photo, j'ai même pu apercevoir mes plombages).
Puis il a plu. Et on n'a pas bougé.
J'aime ce con, vraiment beaucoup.
