La beauté du monde

Publié le par La Zitoune

Le mal, le laid, le danger, la douleur s'infiltrent tout autant que le bien, le beau et la quiétude, sinon plus vite ; par habitude. Nos éducateurs ancrent en nous des postures, des réflexes et nous ordonnent de combattre et de gagner ; nous sommes de petits soldats dociles programmés pour résister dès le berceau, à l'unisson. Mais la beauté n'est pas domptable et sort du cadre de l'apprentissage académique, que l'on pourrait border, pour éviter qu'elle ne déborde. La beauté, celle qui submerge, qui cueille, qui transporte dans des contrées indicibles et transforme sa victime, ne s'apprend ni en famille ni à l'école. Elle assaille, un jour, sans prévenir, et colonise son hôte jusqu'au moindre centimètre carré de sa peau. Elle fait voler en éclats les habitudes et reconsidère tout rapport au monde, comme un cambriolage de l'âme, une intrusion salvatrice qui modèle - en mieux - quiconque ne résiste pas à son appel. L'accès au beau élève.
Certains - beaucoup plus que d'autres - sont perméables à la beauté du monde, aux couleurs, au vent, à la lumière, aux sons, à la vitesse des collisions, à l'instantané, à l'imagination. Hypra sensibles, ils sont terrassés - comme a pu l'être Stendhal - par le caractère unique - et soudain - du sublime.
Ils sont chanceux, mais pas glorieux.
Les Hypras ont une mission sur Terre : apprendre à ceux qui n'ont pas accès spontanément au beau à ouvrir des portes, ses yeux, ses oreilles, son esprit, et surtout à baisser les armes... pour baiser le Monde et l'Univers, jusqu'à la lie. Pour faire reculer la laideur et le mal et - comme le dit divinement bien Depardieu - attraper la vie avec les mains.
Parfois, ils échouent.

Un choc littéraire, une œuvre qui aimante, un temps suspendu, une vision du monde dans sa globalité, dans ce qu'il a de plus coloré, une minute qui chante, juste. Chaque rencontre avec le beau transforme, opère en profondeur.
Comme une ordonnance qui guérit les maux et éloigne la laideur.
Rencontrer le beau rend meilleur.

Flashback. Musée de Cracovie.
Shoot et trip interstellaire devant la beauté sidérante de la Dame à l'hermine. En transe, paralysée, à la merci du premier prédateur venu, j'ai baissé la garde, et perdu le contrôle.
Léonard de Vinci me possède, me fouille, et me parle, à moi pauvre verrue insignifiante dans le Temps et l'Espace, il explique le monde qui m'entoure.
La raison me quitte. Mes larmes perlent.

L'art se désire, fort. Il faut en avoir profondément besoin. Vitalement.
La beauté n'a pas de règles. Chaque être vivant peut être beau. À quoi bon ressembler à tout le monde si l'on peut nous remplacer sans difficultés ? La beauté est singulière, contextuelle et antalgique. Elle donne son sens à l'existence. Elle est unique.
Quoi de plus laid qu'un adolescent ? Moulé, identique à ses camarades et interchangeable à souhait. Quel bonheur d'avoir un enfant unique, solaire et lunaire à la fois. Mon Léo ne ressemble à personne et tout le monde pourrait lui ressembler. C'est lui la beauté.

La capacité d'émerveillement est un Gremlins, plus on l'arrose, plus elle grandit.
Comme l'Amour.

(NDLR : Après plus d'un demi-siècle, j'ai enfin trouvé mon Guizmo.
On est beaux.)

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