Les inquisiteurs des temps modernes

Publié le par La Zitoune

Je n'en peux plus des inquisiteurs des temps modernes. De cette horde de débiles mentaux qui font de tous les sujets un os à ronger. Ils sont là, tapis dans un angle même pas mort, à guetter la faute morale, exigeant que l'accusé présumé coupable prouve son innocence.
Mais pour qui se prennent-ils ?
Moi je les prends pour des cons, parce que j'ai ma propre définition du con ou de son pendant à nichons, la conne, et qu'ils s'y encastrent au millimètre près. Une niche à leur taille. De toute façon, chacun est libre de se fabriquer sa définition subjective du con ou de la conne, puisque l'on colle forcément soi-même à la définition de certains autres. Mon con à moi n'est pas inculte ou bas de plafond, il est parfois né avec une cuillère en argent dans la bouche et peut même être détenteur d'un bac + 12, mais est incapable de faire machine arrière lorsqu'il se trouve face à un argumentaire construit et imparable, y compris tenu par des professionnels des sujets que lui ne maîtrise pas.
Lui, il ne sait rien, mais il sait tout. Et il est extrêmement fier de sa science infuse !
Il répète à l'envi qu'il est un incompris, qu'un jour son génie intuitif nous éblouira, mais qu'il sera sans doute trop tard. Pauvres de nous !
Avec lui dans les parages, Camus n'aurait pas pu écrire "La peste" et Baudelaire ne serait pas mort de la syphilis.
Mon con personnel alimente sa rhétorique jusqu'à ce que le ridicule le foute complètement à poil, jusqu'à la moelle. La connerie à l'air, du vent dans les synapses.
Mon con n'est pas con parce qu'il n'a pas la même opinion que moi, ou qu'il ment pour avoir raison, invente des études chiffrées, fait parler des gens, balance des comparaisons idiotes, élabore des généralisations abusives, ni parce qu'il ne comprend pas le sujet sur lequel il palabre comme un moulin à paroles. Ce n'est pas ma définition du con, ou bien je le suis aussi... puisqu'on l'est tous à l'occasion, par mauvaise foi, fatigue, obligation, contextuellement, factuellement, crise de connerie passagère, envie de faire suer ou que sais-je encore. Mon con à moi est trop con pour se rendre compte qu'il a l'air con, et surtout :
ça ne le quitte jamais.
Il se lève comme il se couche, dans des draps moisis par l'humidité des bâtisses mal aérées, qui sentent le salpêtre et la vieille poussière.
Parfois, sa connerie s'épanouit et il devient un vieux con. Après tout, on vieillit comme on a vécu.
Mon con à moi est bête au point de systématiquement sous-estimer quiconque lui tient tête, le prend en défaut ou contre-argumente, et de ne pas voir qu'il aurait l'air plus intelligent en reconnaissant ses manquements et ses lacunes, en s'enrichissant de l'Autre. Il apparaîtrait beaucoup moins con en quittant la partie avec panache dès sa prise de conscience - dans l'altérité - des inepties sorties de son clapet tel du gel hydroalcoolique trop gluant de chez Lidl.
Mon con croit porter une cape divine de Supermoralisateur alors qu'il s'est lui-même drapé dans une nappe à carreaux moche et en promo commandée par correspondance chez Blanche-Porte. Infatué, persuadé de sa supériorité intellectuelle et donc morale (parce qu'il y voit un rapport de cause à effet), le roi des Cons jette l'opprobre sur quiconque, y compris ses potes ! Il soupçonne, vérifie, sous-entend, demande des justifications, des éclaircissements, des précisions. Il s'autodigère. Il juge, il désigne, il accuse, il grandiloquente, il superbe. Il fait chier. Par exemple, il/elle voit en chaque homme une potentielle ordure et attend de lui qu'il se justifie, prouve son féminisme ou encore qu'il n'est pas raciste, antisémite et/ou homophobe. Sa vision de lui-même en est magnifiée, sublimée. Tu es présumé(e) coupable et Superconnard(-asse) te demande de démontrer publiquement que tu n'es pas un(e) hérétique.
Mais pour qui se prennent-ils ?!
Ces nouveaux inquisiteurs sont en train de nous fabriquer la pire des sociétés. Celle de l'ère du soupçon, de l'humour bordé, de la délation, des interdits, de la censure, de l'autocensure, des coupes sombres, des sujets tabous, des excuses publiques, d'une bien-pensance à vomir, des valeurs adoptées sans digestion et pourquoi pas, dans la foulée, du lynchage et de la réhabilitation du pilori et de la peine de mort. Leur réflexion à l'emporte-pièce est javellisée, pleine de trous, manque de maillons, de nuances, et souvent de logique.
Le manque de vocabulaire entraîne une indigence de la pensée, mais s'enfermer dans les mots comme dans un dogme et traquer les présupposées sorties de clous n'est pas gage d'élévation de la pensée. Bien au contraire.
À croire qu'il leur faut dénicher le Mal jusqu'à l'inventer chez l'Autre, pour exister, montrer qu'ils sont eux-mêmes moralement irréprochables, des humanistes au-dessus de tout soupçon. Des soi-disant travailleurs du Bien. Ces gens-là séparent, enlaidissent, fatiguent, demandent des comptes. Je les déteste. Des charognards qui dépècent leurs proies encore vivantes, en meutes, au nom de grandes et belles idées qu'ils n'incarnent pas. Ils sont aussi ennuyeux et tristes que "Les chiffres et les lettres" en pleine canicule. Ils ont un seul et unique superpouvoir : celui de te faire flipper devant la laideur et la dangerosité de leur démarche. Leur crédibilité est tellement faible.
Comment ne pas douter de leur sincérité et de la profondeur de leurs convictions ?
Si je n'ai pas de problème avec les juives lesbiennes, pourquoi voir de l'antisémitisme ou de l'homophobie dans une blagounette à deux balles postée par un pote ? Sinon pour s'acheter une robe de bure à peu de frais et paraître ? Comme s'il suffisait de s'asperger de n° 5 ou de Bleu de Chanel pour être propre !
L'odeur originelle finit toujours par prendre le dessus et trahir son hôte. Aucune fragrance ne peut faire le poids très longtemps face à des bactéries qui prolifèrent.
Mes cons à moi gagnent du terrain et il m'arrive de me sentir coupable d'avoir pensé quelque chose que je n'ai pas encore pensé. Ils vont nous rendre dingues et méchants, ces cons-là. Des graines de fachos qui font le bonheur et le lit des vrais, de ceux qui ne se contentent pas de se faire mousser sur les réseaux sociaux, devant un public restreint et derrière un écran, mais passent à l'acte dans la vraie vie.
Ces tyrans des bacs à sable, chasseurs de followers, n'en sont pas moins des fabriques à injustices, parfois pires que les fléaux qu'ils prétendent combattre au nom d'une foi que les inquisiteurs n'avaient pas non plus. Nom de Dieu !
Je les conchie de toutes mes forces.
Et comme le dit si bien Jean-François Marmion : "Le con est multiple, mais, par quelque bout qu’on le prenne ou qu’il nous tienne, il nous nuit, nous gâche l’instant présent ou toute notre existence, nous entrave, nous étouffe, nous encombre, s’acharne ou nous ignore. On reconnaît le con au fait que la vie serait si belle sans lui. S’il n’existait pas, on pourrait se réinventer."

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Publié dans Thèmes d'actualité

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