Retour de l'île d'Oléron avec Anne-Marie (7)
Bla bla bla...
Anne-Marie, 84 ans, monte dans notre voiture en clopinant. "Vous vous attendiez à voir une pin-up et c'est une vieille mémé qui débarque !" lance-t-elle en jetant sa canne sur la plage arrière.
Elle vit sur l'île d'Oléron toute l'année, mais va fêter Noël chez ses enfants à Toulouse. Cette proposition de covoiturage lui sied comme une prothèse de hanche. Elle ne se sentait pas de conduire aussi longtemps.
Elle dit en riant que certaines de ses connaissances lui ont déconseillé de monter dans le véhicule d'inconnus, mais elle trouve ça ridicule et ajoute : "M'enfin ! Qui voudrait me violer ? Il faudrait qu'il ait le cœur bien accroché le mec ! Et ce ne serait pas un viol puisque je serais consentante !"
Originaire de la capitale, elle a grandi dans le Quartier latin, sa gouaille de Titi réjouit d'emblée les deux anciens Parigots que nous sommes. Une minute à peine dans le même habitacle et nous comprenons que nous embarquons un phénomène. Elle jure comme un charretier et annonce la couleur : "Je suis trèèès indépendante. Je ne risque plus de m'emmerder avec un bonhomme. Je mange quand je veux et pas à heures fixes ! Et pas question de repriser les chaussettes de Monsieur !"
Elle a connu l'île d'Oléron en 1973 : "Il avait plu durant 15 jours de vacances et j'avais dit à mon mari : Regarde-moi bien en face ! Je n'y remettrai jamais les pieds ! S'il savait où je vis aujourd'hui... mais bon, il ne peut pas savoir, puisqu'il est mort !"
Elle nous dépeint son île de cœur comme un désert médical : "9 mois d'attente pour le gynéco, t'as juste le temps de mettre ton gosse au monde ! Et il vaut mieux être malade en été parce que le médecin se tire en hiver !"
Puis elle fait le tour mental des restaurants : "Là c'est bon, là c'est dégueulasse, là c'est délicieux, là c'est très mauvais, ..."
Elle entame un laïus sur Paris qui est "devenu sale avec l'autre cinglée d'Hidalgo !"
Puis elle se tait, d'un coup.
J'entends des petits bruits de bouche, comme si elle claquait sa langue contre son palais. Elle vient d'engloutir un gros sandwich au jambon sec et doit se curer le râtelier...
Je jette un œil sur le conducteur... qui attrape mon regard au vol... Son sourire en coin me fait dire qu'il entend les petits bruits de succion à l'arrière de la voiture et s'en amuse aussi.
Anne-Marie nous raconte alors qu'elle prend souvent des autostoppeurs dans sa Toyota, mais qu'elle a récemment "ramassé un cinglé pieds nus qui faisait des cours de nourriture bio à qui-mieux-mieux". On lui aurait dit plus tard qu'il "prêchait sur les dunes en robe".
Puis elle nous tend son portable pour nous montrer des photos de toute sa famille... et de... sa compagne. Elle marque un temps d'arrêt et scrute notre réaction. Je sens son intention sur ma nuque. Nous, on attend, sagement, de découvrir le visage de celle qui partage sa vie. Conscients que l'amour n'a ni âge ni frontière ni sexe, ce n'est pas de nous qu'il faut attendre une réaction homophobe, même ordinaire. Elle doit le sentir, alors elle nous présente sa compagne : une chatte poilue à trois couleurs. Fière de son petit effet, elle avale une tarte aux pommes, en la faisant descendre avec un Orangina.
Elle enchaîne sur sa belle-fille qui est "gentille mais c'est une emmerdeuse ! Une maniaque du ménage. Elle fait un scandale pour une miette sur le lino. L'autre fois j'avais mis du sable, qu'est-ce qu'elle m'a mis ! C'est une emmerdeuse, on le dit tous. Mais elle est gentille !"
Le trajet touche à sa fin. On la dépose devant la mairie, Elle, sa valise et sa gouaille. Un très bon moment de plus, comme souvent lorsqu’on laisse l'autre, l'inconnu(e), s'approcher tout près.
C'est chouette BlaBlaCar.
Joyeux Noël, Anne-Marie ! Et bonjour à l'Emmerdeuse ! 😁
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