Pulapisse

Publié le par La Zitoune

Il a la petite trentaine, une calvitie précoce qui lui fait pousser le front sur les côtés, comme des cornes, des grosses poches sous les yeux, des points noirs sur le nez, des ongles longs et crasseux, une barbe pleine de trous et broussailleuse, des poils sortent de ses oreilles en grappes agressives et ses dents du bonheur ressemblent à des dents de lait, jaunâtres.
Il est un peu vert de peau, comme un bleu d'Auvergne oublié un peu trop longtemps sous la cloche à frometons.
On ne peut pas dire qu'il respire la santé, ni même la vitalité.
C'est une espèce de geek génétiquement modifié. D'aucuns diraient un "no life" pour sa cyberdépendance. Son dos est voûté et sa capacité de concentration en dehors des écrans reste très limitée. Il a toujours une canette de boisson énergisante à la main, et la maladie du soda, mais ça il ne le sait pas encore.
Il est très intelligent, compétent, mais à la ramasse socialement parlant. Le monde est dans sa tête, pas à l'extérieur.
Il s'appelle Charlie. Mais on sait toujours où il est, tant il se déplace peu en dehors de son bureau.
Je le soupçonne de dormir avec ses vêtements et n'ose imaginer la tronche de son caleçon et de ses chaussettes. Un hommage à Reiser.
Si ça se trouve tout est collé à sa peau et il ne peut plus les retirer.
Dire qu'il sent mauvais est fourbe. Il pue grave sa race. Mais ça vous l'aviez compris.
Parfois, on sait qu'il est passé par là au fumet qui reste en suspension dans l'air, comme emprisonné par une main invisible.
Il a créé son propre parfum. En négligé de soi.
Hier, il y avait une espèce de pot au boulot. On fêtait chaipakoi ou chaipaki et chacun devait apporter un plat fait maison à partager. J'ai opté pour des quiches lorraines Marie. Je les avais fait préalablement décongeler chez moi, découpées en cubes puis déposées délicatement dans un récipient. Un coup de micro-ondes et hop ! ni vu ni connu. C'est passé comme une lettre à la Poste ou une fake news sur Facebook.
Pulapisse avait fait des truffes au chocolat. Il faisait le tour de la salle avec ses doigts aux griffes dégoûtantes accrochées autour de son bocal en verre, très fier de lui. J'ai esquivé plusieurs fois, mais à un moment je n'ai pas eu d'autre choix que d'en prendre une.
Et j'ai repensé à M. Preskowitch dans "Le père Noël est une ordure", alors j'ai glissé à l'oreille du délégué syndical CGT qui, lui aussi, tenait du bout des doigts la chose chocolatée :
"Sont bons ces doubitchous, hein ! Roulés sous les aisselles tu crois ? 😬" 
Ce à quoi il m'a répondu :
"Ah oui, c’est fin, c’est très fin,
ça s’mange sans faim !" 😂
Plouf ! a fait la truffe quand je l'ai lâchée dans la cuvette.

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