Linette

Publié le par La Zitoune

Elle attend à l'arrêt de bus, appuyée sur une béquille. Un grand ado lui propose de s'asseoir à sa place sous l'abri, elle refuse gentiment : "Merci mon grand, je suis assise toute la journée… mais tu es très aimable !". Il semble un peu déçu. Mon sourire le cueille. Il rosit et tourne la tête.

 

Valoriser les jolis gestes, toujours.

 

Ceci dit, j'apprécie quand même qu'il ne me propose pas de m'asseoir. Je m'en amuse intérieurement. On ne se voit pas vieillir et un jour, paf ! un ado aux cheveux gras collés par paquets de 12 sur un front boutonneux vous propose sa place. Et là, il y a deux sortes de gens : les qui remercient et déclinent gentiment la proposition, comme cette dame, luttant de toutes leurs forces contre leurs genoux, hanches ou autres morceaux du boucher endoloris, en restant verticaux et mobiles le plus longtemps possible. Et les qui refusent sèchement la place qu'on leur propose, offensés qu'on les ramène à la stricte réalité, c'est-à-dire l'inexorable passage du temps avec son lot de déconvenues articulaires et autres joyeusetés organiques. Ces derniers sont en général les mêmes qui trouvent la jeunesse mal élevée, irrespectueuse, fainéante, inculte et j'en passe. Et, surtout, qui râlent et bavent des postillons acides lorsqu'un jeune ne se lève pas spontanément dès que leur seigneurie apparaît. Évidemment, ils sont aussi les premiers à pleurnicher car les membres de leur famille ne viennent jamais les voir. On se demande bien pourquoi.

 

Bref. Le temps passe et, parfois, un(e) inconnu(e) vous le rappelle, en pensant bien faire. Durant une période de ma vie, je fumais, oui personne n'est parfait..., et on me taxait souvent ma drogue dans la rue. C'était avant qu'une cigarette ne coûte un bras. Longtemps on m'a apostrophée : "Scuse... t'aurais pas une clope ?" Puis, un jour, sans que je m'y attende, on m'a dit : "Pardon Madame... vous n'auriez pas une cigarette s'il vous plaît ?" J'ai tendu sa dose à ce p'tit con, avec le sourire, mais j'ai senti comme une morsure d'araignée au niveau du ventricule droit. Alors je l'ai décapitée en lui arrachant les crochets. Et j'ai arrêté de fumer. Depuis, évidemment, j'ai une peau de bébé et le blanc de l'œil blanc.

 

La dame a du mal à monter les hautes marches du bus. Je n'ose pas la pousser aux fesses et pourtant ça l'aiderait. "Bonjour jeune homme !" dit-elle au chauffeur. Amusé, il dévoile son râtelier à trous épouvantable. S'il boit, il peut coincer sa paille entre ses dents de devant, sans avoir à la tenir. Et il répond avec entrain : "Bonjour Linette ! Comment ça va ce matin ?" Linette dit que tout va bien et s'en va poser son fessier, clopin-clopant, avant que le bus ne se remette à rouler.
Linette... Linette... Ah oui ! Lynette Scavo dans "Desperate Housewives" ! Celle qui avait des jumeaux, zéro autorité et un mari mou du bulbe. Celui de Susan Mayer, c'était autre chose... Mais si ! le beau plombier ! Mike Delfino ! Il était chouette lui ! 

 

Quant à Linette, elle est collée contre la vitre. Je peux l'observer à loisir. Ses cheveux très blancs, relevés en une queue de cheval, illuminent son visage. Elle est habillée classe, sans excès. Je me demande si elle a des enfants et des petits-enfants, ce qu'elle faisait comme métier, si elle est mariée, ... 

 

Puis elle sort un magazine de son sac de courses, dont dépasse une salade pleine de terre, chausse ses lunettes, une paire de demi-lunes. En étirant le cou sur le côté, je parviens à lire le titre : "Valeurs actuelles". En une : la tronche de cake de celui qui nous "gouverne". La photo ne le met pas en... valeur... comme c'est étonnant ! 
Bon, eh bien, une chose est sûre, si elle cherche des réponses dans cette immondice pour arrêter son choix de vote dimanche, ça va considérablement réduire son champ des possibilités !

 

Elle avait l'air sympa pourtant. Je me mettais facilement à imaginer sa vie. Mais là, va savoir pourquoi, je n'en ai plus du tout envie. La flemme d'essayer de comprendre ou de convaincre. À force, on a comme une sorte de capitulation intérieure. C'est effrayant quand on a milité toute sa vie. Je fais un délit de lecture caractérisé. C'est à-peu-près aussi idiot qu'un délit de faciès. Non, finalement, réflexion faite, ça l'est quand même un peu moins. Lire ce torchon en public doit bien vouloir dire quelque chose tout de même... Moi j'aurais honte. 

 

Au revoir, Linette ! Je descends. Je te laisse dans ton cul-de-sac, c'est mon arrêt. 😬

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Linette

Publié dans Thèmes d'actualité

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