Portrait d'une icône
Ma mère se drogue et ne s'occupe pas de nous. On joue dans la rue, tout seuls. Une dame est venue nous chercher. Depuis, je suis dans une famille d'accueil. J'ai 2 ans. Je regarde des enfants plus grands que moi rebondir sur un trampoline. Ça a l'air trop bien ! Maman voudrait nous récupérer, mais elle est dévorée par la drogue, alors mes grands-parents m'adoptent avec ma petite sœur. C'est chouette, on a un trampoline ! Je peux faire des pirouettes !
Les adultes disent que je souffre d'un trouble du déficit de l'attention avec hyperactivité. Pour m'aider, on m'inscrit à la gymnastique, pour que je canalise mon énergie débordante. Je ne peux pas rester en place sans bouger, c'est trop dur. Et j'adore sauter partout ! Je découvre les agrès avec émerveillement.
Il paraît que je suis douée et que je progresse à une vitesse exceptionnelle. Ma capacité d'apprentissage par mimétisme et mon équilibre en l'air impressionnent beaucoup les adultes. Les années passent et je poursuis une carrière d'élite. À 11 ans, je m'entraîne 30 heures par semaine. À 16 ans, lors d'une compétition, je me blesse à la cheville et un entraîneur dit que je suis grosse. Ça me touche. Tu vas voir si je suis grosse !
En 2015, je suis considérée comme la meilleure gymnaste du monde. L'entraîneur ne dit plus rien.
En 2018, je suis prête et révèle avoir subi des abus sexuels. Ce salaud d'ancien médecin de l'équipe nationale de gymnastique n'a pas abusé que de moi. Malheureusement, nous sommes des centaines. Il a également été condamné à 60 ans de prison pour possession de matériel pédopornographique. Je témoigne pour que d'autres ne subissent pas le même sort que nous dans le sport de très haut niveau.
En 2021, aux Jeux de Tokyo, on parle beaucoup de moi. Il paraît que je suis la meilleure gymnaste de tous les temps. La chaîne de télévision américaine NBC Sports me place comme la star des Jeux prête à battre tous les records. La pression est trop forte, je fais un blocage sur les vrilles et suis désorientée. Je souffre de ce que l'on appelle pour les gymnastes et les acrobates, la "perte de figures". Mon état psychologique est dangereux ; si j'insiste, je peux me blesser en perdant tous mes moyens dans les airs. Je ne peux plus faire confiance à ma perception de l'espace. Je déclare forfait pour toutes les finales par appareil sauf une, celle de la poutre, et décroche une médaille de bronze sous les ovations. Les gens m'aiment bien, je crois.
En 2023, je reviens en pleine forme et participe aux Championnats du monde. Sans surprise, je remporte l'or avec mes copines de l'équipe. C'est aussi en 2023 que je me marie avec un joueur de football américain. J'ai bien fait de lui faire du rentre-dedans ! On est très amoureux ! C'est une bonne année ! Comme dirait un autre joueur de foot : "La routourne a tourné".
Je suis la gymnaste la plus médaillée de l'histoire et considérée comme l'une des meilleures athlètes de tous les temps. Je me démarque par le degré de difficulté de mes exercices et crée des mouvements au sol qui finissent par porter mon nom. Ça me rend fière, parce que je travaille beaucoup, vous savez. Ce n'est pas si simple de défier les lois de la pesanteur.
En 2024, aux Jeux olympiques de Paris, je continue de briller de mille feux dans mon habit à paillettes. Le public de l'Arena Bercy scande mon nom et me porte. Je lui en donne pour son argent. Il me le rend au centuple. Je suis suivie par sept millions de followers. Ils prennent du plaisir à me regarder pousser la discipline toujours plus loin.
J'ai 27 ans et m'envole à 2,92 m de hauteur. Et pourtant je mesure 1,42 m.
Je suis l'immense Simone Biles.
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