Trompe la mort !
Je vis à Tchernobyl. À l'intérieur du réacteur nucléaire numéro 4. Le moins que l'on puisse dire est que je ne vois pas grand monde. Depuis 1986, mon environnement est figé et désertifié. Mon lieu de vie est hautement radioactif, ce qui explique sans doute pourquoi je ne paie ni loyer ni taxe foncière.
J'ai si peu de visites et de voisins que j'en oublie le son de ma propre voix. Ici, pas de chien qui aboie quand le facteur passe à vélo, de famille Groseille qui crie dans les escaliers, de Netflix invasif ou de Facebook intrusif pour se changer les idées. Comme une faille abyssale, un incroyable acouphène du silence, un prodigieux vacarme du mutisme. Je donnerais cher pour entendre le tic-tac d'une pendule, la goutte d'eau qui tombe dans l'évier à intervalles réguliers ou le frottement des élytres d'un grillon.
De temps en temps, un robot s'aventure sur mes terres contaminées. On vient faire des prélèvements et des mesures sur ma petite personne, pour s'assurer que je vais bien et qu'il ne me pousse pas des excroissances un peu partout. Mon taux de becquerels explose tous les compteurs, tant je m'expose en permanence à la source radioactive, l'inhale et l'ingère comme un dessert. Je rayonne tel le soleil sur la mer.
Certains ont du cholestérol ou une glycémie à jeun trop élevée, moi j'ai une densité d'énergie hors norme. Je pète des ions et des faisceaux de particules parfumées. À côté de moi, la licorne est une petite joueuse.
Je suis une sorte de héros local, un peu mystérieux, à la marge, telle l'exception qui confirme la règle. On m'ausculte des pieds au chapeau, sous un microscope électronique à balayage. Ma peau noire les intrigue. Ainsi que mon caractère, qu'ils qualifient d'extrêmophile. C'est vrai que je résiste à des conditions de vie peu communes pour un être vivant. Je suis à l'aise dans mon milieu et n'ai rien à envier au tardigrade. On me dit survivor, le Mike Horn des irradiations.
Pour mieux observer mes pouvoirs exceptionnels, des scientifiques m'ont embarqué à bord de la Station spatiale internationale durant 30 jours. C'était une expérience inouïe ! Que vous êtes beaux vus de là-haut !
Si les chercheurs comprennent mieux comment je fonctionne, mes mécanismes de défense et de croissance, ils pourront créer des technologies capables de protéger efficacement les humains et les animaux dans les milieux hautement radioactifs. Et, si des organismes comme le mien survivent dans des environnements à très forte concentration de rayonnement, on a de très bonnes raisons de croire à des formes de vie extraterrestres.
Allez, je me présente ! Je sens que vous en mourez d'envie. Mon nom est Cladosporium sphaerospermum. Je suis un champignon radiotrophe, qui se nourrit des radiations et les convertit en énergie pour vivre, à l'instar de mes copines les plantes.
Job vivait sur un tas de fumier, sa foi mise à l'épreuve par Satan, avec la permission de Dieu. Moi, je prolifère sur les parois du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Je suis déjà en Enfer.
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