Ma soeur de Morlaix

Publié le par La Zitoune

Ca fait longtemps que je veux écrire sur ma frangine et repousse le moment, pour des raisons qui n'en sont pas : j'ai tellement de choses à lui dire qu'il va me falloir du temps ou j'ai tellement envie de trouver les mots justes qu'il va me falloir du temps. C'est ballot, risible cette idée du temps qu'il me faut trouver pour m'asseoir et lui parler. La vie est courte, ça ne sert à rien d'attendre pour dire aux gens qu'on les aime, même s'ils le savent déjà. Ca rend heureux tout le monde, celui qui le dit et celui qui l'entend.

Qui est cette Sandrine alias Dadine ? C'est ma meilleure amie, de celles dont on ne se lasse pas de dire aux gens :
 C'est comme la soeur que je n'ai pas, ma frangine, ma MEILLEURE amie. Ce sont les mômes qui disent ma meilleuurrreee amie, mon meilleuuurrrr copain. 
Qu'est-ce qui donne ce statut-là aux gens ? J'y ai souvent réfléchi, et j'ai une réponse très personnelle : ce qui fait qu'une personne a le statut de MEILLEURE amie c'est... plein plein de choses mélangées.

Je vous les livre en vrac :

L'amitié traverse le temps et, même si une coupure apparaît, les retrouvailles n'existent pas. Les conversations reprennent là où elles s'étaient arrêtées. On s'informe juste des derniers événements. Aucun reproche n'est fait sur le temps qui a passé.

Que tu ailles bien ou mal, c'est cette personne que tu penses à prévenir. Appeler quand on va mal mais aussi quand on va bien. C'est sans doute ça la véritable amitié, le sens exact du mot partage ; livrer les mauvais moments mais aussi les bons. Vouloir donner un bout de son bonheur, être contagieuse.

Toutes ses phrases et toutes les tiennes sont ponctuées par : Oui, je comprends ou par A toi je peux le dire parce que je sais que tu vas comprendre. Et, souvent, les conversations se terminent par : Ca m'a fait du bien de te parler.

C'est la personne que tu peux appeler le lundi parce que tu as pris une grande décision voire la décision de ta vie, et la rappeler le mardi parce que tu as changé d'avis, sans qu'elle rigole, ni te fasse remarquer tes contradictions. Elle te suit, point. Elle comprend que tu es vraie le lundi mais aussi le mardi, et tous les autres jours de la semaine aussi.

C'est la personne heureuse qui te remplit de bonheur même quand toi tu vas mal, et de douleur quand elle va mal et que toi tu vas bien (relis doucement tu vas comprendre :-)).

Il paraît on ne peut plus normal de passer des périodes sans se parler, parfois longues, ou de s'appeler pendant des heures plusieurs fois par semaine. Les codes ne sont pas sociaux mais amicaux, c'est là toute la différence.

Dernièrement, je l'ai appelée pour lui dire que j'avais trouvé l'amour. Imaginez un peu la nouvelle, ce n'est pas banal tout de même. Elle m'a dit : Je suis heureuse pour toi, mais là faut que j'aille réparer ma bagnole de merde qu'est en panne. Mais quand elle a dit je suis heureuse pour toi, elle avait des trémolos dans la voix. Quand sa bagnole de merde a été réparée, elle m'a rappelée :
 Ma bagnole de merde est réparée mais je pense qu'elle a pas fini de me faire chier. Je n'arrête pas de penser à toi, tu vas être heureuse. Chuis contente.

Cette nana est ma fée. On s'est connus il y a 20 ans. Nous étions toutes les deux dans une grande école où nous n'avions pas notre place, où nous nous sentions quelque peu décalées. C'est sans doute ce qui nous a réunies.
Je revois ce TD où le tour de classe obligatoire laissait des étudiants imbus d'eux-mêmes s'exprimer sur leur potentiel avenir professionnel. Ca n'aurait pas été pathétique, ça m'aurait sans doute fait rire ; ce fut plutôt la douche froide : 
Mon Dieu, mais que fais-je ici ? pourquoi parlent-ils comme ça ? pourquoi ont-ils un costard ? pourquoi j'ai pas plutôt fait une licence ? pourquoi pourquoi pourquoi ?
Puis, cette grande tige toute mince, assise comme les mecs, avachie sur sa chaise, prend la parole à son tour, un chouia dans la provocation : Ben moi chuis là parce que je déteste les maths et là y'en a pas. Je sais pas ce que je veux faire plus tard, on verra bien (sous-entendu : je n'en ai rien à battre et je vous emm****). Devant elle, une gigantesque trousse rose avec Vive le pinard écrit en grosses lettres ; dans cet endroit puant où l'on portait Le Monde sous le bras sans le lire, juste pour se donner un genre... imaginez un peu. C'est sûr qu'elle n'était pas dans le moule la gaufrette.
Direct j'ai su qu'il fallait que ce soit ma copine, direct le feeling est passé. Alors, le cours se finissant, j'ai fait ma tique, je me suis accrochée à son mollet et elle est devenue ma copine, puis mon amie. Qu'est-ce que j'ai été bien inspirée ce jour-là ! Un paquet de gens voulaient être sa tique, et c'est moi l'élue. Je n'en suis pas peu fière.

Elle m'a aidée à traverser des années personnelles difficiles, et je ne l'oublierai jamais. On a bu des thés et des tisanes à n'en plus finir dans son appartement sous les toits à Grenoble, mangé des centaines de fois des spaghettis à la sauce bolognaise à 10 francs sur le campus, parce que le RU était dégueulasse. On a hurlé devant le tennis à la TV en fin d'année, graillé des milliards de fois des tacos, des carottes râpées par ses soins, bu des demis, fumé des millions de clopes et refait le monde.

On a cherché à savoir si Gaëlle était vraiment une grosse menteuse, Anne-Laure une petite bourgeoise, comment X - prof de je-ne-sais-plus-quoi - pouvait être aussi lubrique, si Manu était vraiment à la ramasse ou juste une comédienne-née, si Rémi se lavait parfois, si Lulu allait venir le week-end d'après, si Christian(s)voyai(en)t le vent tourner, etc. On a parlé du passé, de l'avenir, du présent, de son boulot d'étudiante à Carrouf, du mien au Mac Do.
Et surtout, on a glandé ! qu'est-ce qu'on a pu glander... On glandait partout : aux terrasses des cafés, assises sur la fontaine dans le centre, dans l'herbe, sur un muret, chez Panos, chez elle, moins chez moi (la cité U c'est moins confortable, même pour glander), ... Les reines de la glandouille, voilà ce qu'on était. Un métier pas donné à tout le monde de se laisser aller à ce point-là ; il faut acquérir une certaine expérience et, surtout, être profondément convaincu qu'on a raison de glander.

Quand on pense au nombre d'heures que les autres ont pu se faire suer dans les bibliothèques. Et que si ça se trouve aujourd'hui ils se font encore suer au boulot, qu'ils n'ont jamais appris à glandouiller, ni avant, ni pendant, ni après. Ils vont trépasser sans savoir ce que c'est que de glandouiller. C'EST GRAVE !

On a fait un pari dans un bar, à la fin des études. On s'est dit : On se casse vivre à Paris, la première qui part attend l'autre. Chuis partue la première, elle est viendue. Et là, on a partagé des moments inoubliables, cohabité ensemble à Paris 12, échangé des fringues en vitesse avant des rencards à deux balles, on s'est écrit des post-it sur la table de la cuisine et de la porte d'entrée quand on partait à la va-vite, on a joué au 1000 bornes pendant des heures en trichant à mort, on s'est donné nos impressions sur tout, les mecs, la vie, la mort, tout ! Elle s'est même payée le culot de faire sécher sa "beu" dans ma belle armoire en chêne. Et j'ai eu la terrible responsabilité de veiller à la période délicate de séchage lorsqu'elle partait en week-end. Autant te dire que c'était stressant ça ! Mais quelle belle preuve d'amitié quand même :-))

Puis, les circonstances nous ont séparées quelque temps - le temps que chacune fasse un bout de chemin, grandisse sans l'autre, pour mieux se retrouver.
Dadine est une Evidence dans ma vie. De celles qui font que je ne suis jamais seule, même quand on habite à des centaines de kilomètres l'une de l'autre comme aujourd'hui.

Ma soeur de Morlaix - cette belle personne - ma Guj, originaire de Savoie - fut la première avertie quand l'amour a sonné à ma porte cet été. Et elle était là, elle m'a crue, elle me connaît trop pour chercher à me faire réfléchir, elle sait. Pas besoin de longs discours, de me dire de me protéger, de prendre du temps pour être sûre, de faire attention pour ne pas souffrir, elle sait que je fais tout ça. Elle sait que si je dis c'est bien, c'est que c'est vrai. Parce qu'à elle je dis toujours la vérité, même quand elle est moche, donc aussi quand elle est belle.

Mon seul regret aujourd'hui, c'est qu'elle ne soit pas vraiment ma soeur de sang, parce que si c'était le cas, j'aurais eu le bonheur de passer aussi mon enfance et mon adolescence auprès d'elle.

Dadine, je t'aime 

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