Andreï Roublev de Tarkovski
Encore un film de Tarkovski, son deuxième. A croire que personne ne les emprunte à la médiathèque et que lorsqu'on a mis un pied dans le cinéma de ce Russe, on est englué jusqu'à la lie. Ce (très) long-métrage date de 1966, une paille... Pourtant, il n'a pas pris une ride, il est frais comme un gardon, absolutely splendid. Malgré les censeurs voraces de son pays*, cette oeuvre monumentale de 185 minutes, en 10 chapitres, dont 9 en noir et blanc et le dernier en couleurs, a connu la consécration internationale.
Qui est Andreï Roublev ? Un peintre russe de la fin du XIVème siècle et du début du XVème, un moine orthodoxe considéré comme un maître en peinture d'icônes religieuses.
Tarkovski nous emmène dans sa vie de l'époque, c'est-à-dire dans une Russie piétinée par les envahisseurs Tartares, dans un pays où les supplices et la misère prennent toute la place. Andreï Roublev, empli de douceur et d'humanité, peint l'amour sur les murs. Très doué pour son art, il est appelé à décorer une église à Moscou, aux côtés du vieux Théophane dit le Grec*. Pris de doutes, il ne veut pas peindre Le jugement dernier comme on l'attend de lui. Il ne veut pas terroriser les gens par une vision apocalyptique, ni d'un Dieu vengeur ; sa liberté intérieure est émouvante. Même sans avoir de croyance religieuse, cette scène force l'admiration.
Témoin de la cruauté infinie des Tartares et des Russes, il est amené à tuer un homme pour sauver une jeune fille simplette et sans défense. La grande violence et le sectarisme religieux qui l'entourent, ajoutés à son acte contre nature, le font s'interroger sur sa foi et sa mission artistique. Il décide alors de ne plus peindre et fait voeu de silence. Il n'a plus rien à dire aux hommes et expie ses péchés.
Andreï Roublev se taira pendant de très longues années. C'est après avoir fait la connaissance de Boris, un jeune fondeur, qu'il recommencera à exploiter son don de peintre, au service de son Dieu. Le petit fondeur dit posséder le secret d'un alliage, mais il ment. Pourtant, il réussit à fabriquer une cloche colossale... au cuivre qui sonne, par la seule puissance de sa foi. C'est un déclic pour Andreï Roublev, qui se rend compte qu'on est jamais qu'un instrument de Dieu.
Tarkovski disait : A travers l'art, l'homme exprime son espoir. Tout ce qui n'exprime pas cet espoir, ce qui n'a pas de fondement spirituel, n'a aucun rapport avec l'art.
Le dernier chapitre nous montre des morceaux des peintures de l'artiste et, en entier, sa Trinité (le Père, le Fils et l'Esprit Saint), connue dans le monde entier.

L'hommage de Tarkovski est intense, en couleurs... et silencieux. Enfin si l'on veut, puisqu'une musique religieuse nous accompagne à travers les icônes. L'eau est encore très présente dans ce film, sous forme de pluie, beaucoup de pluie... et même de neige. La scène du Calvaire de Jésus, non pas sur le mont Golgotha, près de Jérusalem, mais sous la neige, en Russie, est absolument inouïe. Une des choses les plus ahurissantes qu'il m'ait été donné de voir au cinéma. C'est tellement gonflé !
C'est la première fois que j'ai l'impression d'avoir lu un roman alors que j'ai regardé un film ; question de densité et d'épaisseur. Là, j'avoue, Stalker est détrôné. C'est énorme ce que je viens de voir. De l'art brut, qui fouette, qui transporte et transforme le spectateur, qu'il soit païen ou croyant.
* Paraît que Tarkovski laissait des longueurs dans ses films, afin que les censeurs les relèvent et ne s'attardent pas sur d'autres choses essentielles. Malin le bougre !
* Théophane le Grec est un célèbre peintre et iconographe russe d'origine byzantine. Il a été le maître d'Andreï Roublev.
Du même réalisateur de génie, voir Nostalghia : http://zitoune.over-blog.fr/article-nostalghia-122677419.html et Stalker : http://zitoune.over-blog.fr/article-stalker-122237017.html et Le miroir : http://zitoune.over-blog.fr/article-le-miroir-122683292.html
