Eloge de la reconnaissance

Que tous ceux qui pensent ne pas avoir besoin de reconnaissance se lèvent et cherchent à me convaincre de leur bonne foi, parce que je n'y crois pas une seconde. Quel pourrait être l'antonyme de la reconnaissance ? L'ingratitude peut-être.
J'ai travaillé d'arrache-pied depuis le mois de septembre, passé mes soirées, mes mercredis, mes week-ends et mes vacances à bâtir des leçons, à construire des exercices, à réfléchir à la manière la plus efficace de faire passer telle ou telle notion plus ou moins complexe. J'ai sué, fumé de la tête, tourné les choses dans tous les sens. Je me suis sans cesse remise en cause et j'ai douté de moi des milliards de fois.
Mais hier, dernier jour de classe avec "mes" Cm2, j'ai eu la plus jolie des récompenses, la plus précieuse des reconnaissances.
Un défilé de parents, les bras chargés de fleurs, de plantes, des mots gentils dans la bouche, des encouragements à continuer ce métier, des remerciements à foison. J'ai pleuré comme une madeleine, le souffle coupé et la voix chevrotante.
Et puis les enfants s'y sont mis : des dessins en pagaille, des "on ne veut pas que vous partiez", des "on vous aime", des "on a fait une collecte et ces cadeaux sont de la part de TOUTE la classe". J'ai cru m'évanouir en découvrant un stylo plume en or blanc et un bonsaï magnifique et un orme de Chine.
La cerise sur le gâteau a été de constater à quel point certaines collègues (des grenouilles de bénitier) étaient jalouses et aigries. Par contre, toutes celles que j'aime beaucoup étaient heureuses pour moi et tristes de me voir quitter l'école. Ca aussi c'est de l'or blanc, du sucré, du doux, du sincère. Quoi qu'on en dise également, la reconnaissance de ses pairs est importante et il est légitime d'en avoir besoin pour avancer. Je prends, je prends, je prends !
Une citerne d'émotions toute la journée qui m'a mise dans un état lamentable, une fatigue épouvantable. En fin d'après-midi, j'étais vidée, une serpillière.
Et en rentrant, dans le RER, avec mon jasmin qui embaumait le wagon, je réfléchissais à cette notion de reconnaissance. Je me disais que lorsqu'on clame qu'on n'en a pas besoin, on se trompe. Peut-être que la morale judéo-chrétienne fait son oeuvre depuis des millénaires et inconsciemment n'autorise pas les pauvres mortels à recevoir les compliments, à les trouver normaux quand ils ont mis leurs tripes à effectuer quelque chose. N'est-ce pas, paradoxalement, un manque d'humilité ? N'est-ce pas un manque de générosité que de refuser les compliments, la reconnaissance, sous prétexte que l'on donne de soi gratuitement ? Je ne crois pas au don de soi gratuit de toute façon. D'abord, j'étais payée pour ce travail, très mal certes, mais je n'étais pas bénévole.
Et puis, savourer les retours positifs, prendre confiance en soi, conforter ses choix de vie, n'est-ce pas être clair, rejeter l'hypocrisie sociale, la fausse modestie ? N'est-ce pas accepter d'être satisfait, épanoui ?
Cette merveilleuse journée d'hier m'habitera indéfiniment. Et même si j'ai utilisé des paquets de mouchoirs, reniflé des ribambelles de fois, pleuré à chaudes larmes avec ma petite Adèle, tenu tous ces loupiots dans mes bras en me demandant si j'allais réussir à les lâcher, pris la mesure de ce que nous nous étions mutuellement apportés durant ces 7 mois, je ne me suis pas sentie imbue de moi-même pour autant. J'étais comblée et reconnue ; est-ce un crime ? Je me suis juste dit que j'avais bien fait mon boulot, avec coeur et enthousiasme, et que tout ce qu'on disait de moi à ce moment-là était justifié.
Mardi, une autre aventure va commencer. Un remplacement en grande section de maternelle. Je préfère enseigner aux grands, mais on ne choisit pas quand on assure des suppléances... c'est un peu comme à la loterie.
Avec ces Cm2 là, j'avais vraiment tiré le gros lot.
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