Eloge de Stefan Zweig
Il y a 20 ans, par un week-end tristounet où je ne savais que faire de ma peau - esseulée parce que fraîchement résidante sur Paris - je demandai des conseils de lecture à un petit libraire bien compétent au coin de ma rue. Celui-ci s'empressa de me tendre Le joueur d'échecs de Stefan Zweig, que je ne connaissais ni de Kasparov ni de Karpov.
Ce fut un électrochoc. Je n'irai pas jusqu'à dire que j'en perdis connaissance ou que je fis des convulsions épileptiques, mais la secousse fut réelle et indélébile. En ce qui me concerne, il y a un avant et un après Zweig. Je m'empiffrai de son oeuvre, me bourrai de ses mots, de sa façon unique de nous parler de notre intimité profonde tout en ayant l'air de déblatérer sur la voisine, de son écriture singulière, tellement limpide.
J'avais rencontré quelqu'un qui me connaissait sur le bout des doigts, un psy qui cause.
C'est peu de parler d'un génie, d'un humaniste, d'un talent exceptionnel, de la virtuosité de cet artiste, de son écriture ensorcelante, obsessionnelle, au cordeau, de sa capacité à nous pétrir le coeur, à nous mélanger les six régions de notre pauvre cerveau de vertébré, les pinceaux, mais aussi à nous entremêler les entrailles, les boyaux, les viscères, à nous culbuter l'estomac, à nous dilater la rate et tout le fourbi émotionnel et sensoriel.
Cet humain-là connaissait ses congénères comme personne et décortiquait leurs pensées, leur âme, leurs trop-pleins, leurs sécheresses, leurs travers, leurs vertus, leurs fonctionnements comme on cultive la pomme de terre. Après un labour consciencieux et une chasse aux doryphores dans l'obscurité, il pelait les tubercules, ôtait leurs yeux toxiques et les plongeait dans l'eau bouillante (je sais, quand j'aime je suis toujours un peu excessive :-)). Parfois, il préférait les laisser germer au soleil et placidement étudier leur évolution.
Mais quelque soit la préparation culinaire choisie par Zweig, la valeur nutritionnelle du féculent est toujours au rendez-vous. Tout le système digestif se mobilise et assimile les vitamines, les sels minéraux et autres fibres alimentaires. Ce qui se passe à l'intérieur se voit alors à l'extérieur, pour le meilleur ou pour le pire. N'est-ce pas le signe que l'on a affaire à un grand écrivain ? Pour moi si, sans tergiversation possible. Je déteste sortir indemne d'une lecture, j'aime voir les dommages.
Stefan Zweig est né en 1881 à Vienne, en Autriche. Issu d'une famille aisée, il devient docteur en philosophie, fait ses débuts avec des poèmes et obtient l'une des plus hautes distinctions littéraires de son pays, traduit Verlaine et écrit des nouvelles et des drames pour le théâtre.
Il séjourne à Paris, en Provence, à Rome, à Florence, en Espagne, en Afrique, aux Indes et voyage en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, au Canada, à Cuba, au Mexique, ... D'aucuns disent qu'il soignait ses dépressions en voyageant.
Il traduit Baudelaire, Rimbaud, Verhaeren, ...
Marqué par la Première Guerre mondiale, véhément pacifiste, il s'insurge et est tenté par le nihilisme. Mais il se marie en 1915, puis écrit beaucoup de ses nouvelles les plus célèbres.
Il a beaucoup traité du malheur humain, de l'horreur de la guerre, des valeurs bafouées, de l'hypocrisie sociale, du poids du regard des autres, de la débilité physique, des conflits entre passion et raison, des souffrances secrètes, du complexe de classe.
Il est l'intime de Dostoïevski, Tolstoï, Nietzsche, Freud, ... du beau linge ma foi. Tu te vois faire un Cluedo avec tout ce petit monde ?!
Mais, l'Autriche sera envahie et dès 1933 les livres du "juif" Zweig seront brûlés en autodafé. Il partira en Angleterre en 1934, divorcera en 1938, se remariera avec une jeune femme asthmatique de 28 ans sa cadette, qui deviendra vite un fardeau. Les Grands n'en sont pas moins des êtres humains comme les autres, avec leur noirceur : Zweig n'a pas fait soigner sa femme...
Puis, la guerre éclatera.
Etabli au Brésil, menacé en rien, vivant dans l'abondance, mais rongé par l'inquiétude liée au nazisme, instable, miné par l'idée de vieillir, il rédigera un message d'adieu et avalera un poison mortel en février 1942, en incitant sa femme à le suivre :
"Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j'éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m'a procuré, ainsi qu'à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j'ai appris à l'aimer davantage et nulle part ailleurs je n'aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l'Europe, s'est détruite elle-même. Mais à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi, je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde. Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux."
