Eloge du rangement par le vide
Il y a quelques années, profitant d'un déménagement, j'ai testé l'art de ne garder que l'essentiel, ou de me débarrasser de tout, suivant l'état d'esprit qui consiste à considérer le verre à moitié plein ou à moitié vide. Donc, disais-je, je me suis désobstruée, d'une manière ou d'une autre (don, vente, chute dans le vide jusqu'à la poubelle ou aller simple pour la déchèterie), de tout ce qui ne servait à rien, était abîmé, moche, chargé de souvenirs pesants, sans intérêt ou sans avenir. Je me suis défait du superflu, j'ai désengorgé ma garde-robe, décongestionné mon espace vital. L'état des lieux fut sans concession. Une espèce de bilan en accéléré de plus de 40 ans de vie. Une envie (un besoin ?) de mieux respirer, d'avoir de la place, de voyager léger. Il m'a fallu apprendre à trier et à renoncer, en conscience, pour pouvoir agir et vider le trop-plein, détendre mon esprit et apaiser les tensions. Ventiler, ventiler, ventiler !
Pourquoi garder tous ces livres ? Il est loin le temps où l'imprimerie n'était pas encore inventée et qu'il fallait des mois pour écrire à la main des histoires. Et ce pull que je n'ai pas mis depuis 10 ans ? ce CD ? ce tapis élimé ? ce cadeau empoisonné ? cet objet qui traîne que personne, et surtout pas moi, ne remarque plus jamais ? Et celui-ci tout cassé ? Hop ! fen shui me voilà, la poubelle tu verras.
Quel bonheur d'ouvrir les placards sans risquer de se faire assommer par une pile de trucs lourds qui dégueulent et ne tiennent debout que par la magie des portes fermées. Quelle douce sensation de pouvoir circuler sans se faire des bleus ni se contorsionner. Quel gain de temps et d'énergie de ne plus avoir à chercher un papier pendant des heures dans des montagnes bancales, à dépoussiérer des bibelots hideux ou à passer l'aspiro sous des meubles superfétatoires (yeurk !). Ordre maximal, contrainte minimale.
Bizarrement, plus le vide se faisait, plus j'y voyais clair, plus je me sentais exister. Plus je jetais, plus je faisais de la place à ce que j'aimais vraiment. Moins je possédais et plus j'appréciais ce que j'avais. Je n'ai gardé que le plus beau et l'utile, tout ce qui faisait sens, au-delà du plaisir esthétique.
La frénésie du vide m'a également prise avec les êtres humains. Du balai Machin qui me pompe l'air, Truc qui m'intoxique, Bidule qui me fait perdre mon temps, Machine qui m'utilise, Gudule qui m'ennuie tellement ou Berthe qui me néglige. Du vide, du vide, du vide ! De l'air, de l'air, de l'air ! Out les pseudo-amitiés qui n'apportent rien, les relations qui brisent les ailes, jugent, polluent. Dorénavant, ce sera de la qualité... ou rien. Ca s'appelle l'hygiène de vie, et plus on la pratique, plus on s'allège, plus c'est facile ; une sorte d'automatisme, de sixième sens qui germe, croît, puis fleurit.
Je sais que certains font l'éloge du désordre, du fouillis, du bordel, du bric-à-brac, du fatras, de la pagaille, du bazar, ... que sais-je encore ? Et qu'Albert Einstein disait ceci : Si un bureau en désordre dénote un esprit brouillon, que dire d'un bureau vide ?
D'autres pensent qu'ordre et désordre sont indissociables, des notions intimement mêlées et complémentaires l'une de l'autre, ou que l'ordre fait désordre, voire même que du désordre naît l'ordre. Etre ordonné chez soi aiderait à ranger sa tête ; de l'anarchie naîtrait l'harmonie, de la crainte du désordre l'équilibre. Comme disait Chaipluki : Tout est mouvement dans une apparence d'ordre.
Les adeptes les plus intraitables du désordre disent qu'ils maîtrisent leur chaos, et imposent leur souk comme une spécificité à prendre ou à laisser. Ceux qui ne jurent que par l'ordre et se retrouvent au nirvana après avoir usé du balai-brosse-à-récurer passent pour des ayatollahs hystéro-maniaques.
Quelque part entre les deux, il en est qui se contentent de nettoyer leur psychisme, comme on fait un grand nettoyage de printemps, mais toute l'année. M. Propre est un âne, il ne lave que l'extérieur.