Sortir Kant de nos têtes
Dans La Revue Socialiste n°38 du 2ème trimestre 2010, intitulée La Morale en questions, un article de Ruwen Ogien m'a fait réfléchir (une fois n'est pas coutume), en plus de répondre à un certain nombre de questions sur la notion de dignité humaine, qu'on nous met à toutes les sauces depuis quelque temps. Je vais essayer de vous résumer ce que je pense avoir compris de la pensée de ce philosophe français contemporain, directeur de recherche au CNRS, que je ne connaissais ni de Bernard ni de Bianca. Il s'efforce actuellement de mettre au point une théorie éthique d'esprit anti-paternaliste qui voudrait donner des raisons de limiter autant que possible les domaines d'intervention de ce qu'il appelle la « police morale ». Pas étonnant qu'il soit un homme de gauche... enfin on peut le supposer vu qu'il paraît dans la revue des socialos.
Pour l'anecdote : il a un frère sociologue, prénommé Albert. Imaginez le repas traditionnel de la veillée de Noël, autour de la fameuse dinde farcie. Combien de Français mangent cette volaille le 24 décembre au soir ? Mangent-ils les restes le 25 à midi ? Ce plat est-il plus fréquent chez les classes sociales favorisées ou chez les ouvriers ? Que dit la morale en matière d'ajout de marrons ? Que dit le pape sur le sujet ? Que dit l'éthique en matière de farce ? Quelle est la part de responsabilité individuelle de la dinde ? Ca doit être détendue comme ambiance :-)
Revenons à notre article. La pensée d'Emmanuel Kant, philosophe allemand (1724-1804) - qui a pourri l'année de Terminale de nombre d'entre nous, a inspiré trois formules fréquemment reprises aujourd'hui dans les nombreux débats publics relatifs aux questions dites "éthiques" : il ne faut pas "instrumentaliser" la personne humaine, la traiter comme un "simple moyen", et porter atteinte à sa "dignité".
Les questions posées par Ogien sont les suivantes : Les progressistes d'aujourd'hui doivent-ils se féliciter de ce retour à Kant ? La notion de dignité humaine est-elle indispensable pour régler notre rapport moral aux autres ? Est-elle utilisée de façon légitime pour régler le rapport moral à soi ? Ogien répond non à tout et, évidemment, explique pourquoi. C'est un philosophe, pas un prédicateur.
Dans le rapport aux autres tout d'abord : il rappelle l'existence du principe de non nuisance qui exige de ne pas porter atteinte à leurs droits fondamentaux (ne pas les torturer, les déporter, les priver de leurs biens, ne pas surveiller leur vie privée, les faire souffrir inutilement, leur ôter la vie sans raison impérieuse, ...). Ogien dit que ce principe se suffit à lui-même, qu'il n'a pas à être justifié en ajoutant qu'il ne faut pas nuire aux autres pour éviter de porter atteinte à leur dignité. Il évoque la dangerosité d'une telle affirmation d'un point de vue éthique : supposer que la référence à la dignité humaine est nécessaire pour justifier des droits serait, en réalité, affaiblir ces droits, suggérer qu'ils sont bâtis sur du sable. C'est, dit-il, juger qu'ils ont besoin d'être "fondés" sur une valeur - la dignité humaine - qui serait plus solide que ces droits.
Dans le rapport à soi-même ensuite : l'appel à la notion de dignité humaine est paternaliste dit Ogien, car il voudrait nous protéger de nous-mêmes comme si nous étions des mômes irresponsables, incapables de savoir ce qui est bien pour nous. Et pire que tout, cela sert à la justification de la pénalisation de toutes sortes d'actions dans le domaine sexuel par exemple ou celui de la procréation. C'est politiquement et moralement douteux, et ne fait pas avancer le débat public puisque ça embrouille les choses au lieu de les clarifier. Suffit de voir les débats télévisés pour en être convaincu...
Qui multiplie les références à la dignité humaine ? Les institutions paternalistes comme l'Eglise, les partis politiques conservateurs, les penseurs puritains ou moralistes.
Etonnant ? Non. Et c'est à ce moment-là dans ma lecture que je me suis dit Bon sang mais c'est bien sûr !
Ogien prend un exemple concret : l'invocation de la protection de la dignité humaine ou le refus de toute dérive mercantile pour justifier le refus de légaliser la gestation pour autrui (les mères porteuses) ou d'accorder aux femmes dites "âgées" et aux couples gays des droits d'accès à l'assistance médicale à la procréation. Ce sont des prises de position répressives orientées, en réalité, par des engagements conservateurs ou religieux, la volonté de protéger à tout prix la famille "normale".
C'est quoi la famille normale ? Une famille jeune, féconde et hétérosexuelle... :-(
Ca fait tilt pour vous aussi ???
Pour tous ces gens qui crient au scandale sur ces sujets, il s'agit en fait de prôner "la supériorité morale d'une certaine forme de normalité". Ca fait peur, non ? ; "la dignité de la personne humaine" n'est qu'un leurre, un prétexte, du blabla, du verbiage de réac, une fourberie me dis-je. Ca sert seulement à justifier l'exclusion de certaines innovations normatives dans les affaires familiales ou sexuelles nous dit Ogien.
Pour lui, la notion kantienne de dignité de la personne humaine telle qu'elle est utilisée aujourd'hui dans le débat public ne sert, en fin de compte, qu'à limiter nos libertés individuelles. Quand une innovation est proposée en matière de sexualité ou de procréation (comme l'assistance sexuelle aux handicapés ou la gestation pour autrui), direct on se prend dans la figure l'argument de l'atteinte à la dignité humaine et celui de la marchandisation du corps humain. Comme si ces deux arguments étaient les derniers remparts de la civilisation contre la barbarie ajoute Ogien.
Je vous livre en l'état la conclusion de ce camarade philosophe qui, ma foi (de païenne), me plaît bien : Mais ce sont, en réalité, des idées répressives, qui finissent par nous interdire d'envisager toute utopie sexuelle ou sociale. Il me semble que pour retrouver le goût de ces utopies, il faudrait nous libérer de Kant et non sacraliser sa pensée.
Manu, aujourd'hui tu nous les broutes.
Lire aussi Misère des intellectuels français : http://zitoune.over-blog.fr/article-misere-des-intellectuels-fran-ais-59015248.html et Eloge de la pensée utopique : http://zitoune.over-blog.fr/article-eloge-de-la-pensee-utopique-57867792.html