Eloge de la colère

Publié le par La Zitoune

"Vous avez appris comme moi que "la colère est mauvaise conseillère". Et cependant, les maîtres ou les livres qui nous l'ont enseigné n’ignoraient rien des "saintes colères" inspirant, à travers l'histoire, les plus grands personnages, les plus hautes actions. Le meilleur exemple restant sans doute aux yeux des moins clairvoyants, la colère de Jésus fustigeant les marchands et les chassant du Temple... C'est qu'il en va ici comme presque partout : il faut savoir de quoi l'on parle. Si j'évoque la colère, c'est que ce sentiment me possède et que je voudrais vous l'offrir en partage. Pour nous délivrer de la lâcheté, pour nous guérir de la bienséance criminelle. Nos journées sont marquées par les crimes abominables qu'échangent et multiplient les dictateurs de tous horizons. Je ne reprendrai pas ici la litanie des viols, des massacres, des incendies, des humiliations, des villages rasés, des foules en détresse, des camps de réfugiés. Je me contenterai de cette terrifiante impassibilité des puissances du monde devant ces défis jamais relevés, ces humiliations jetées à la face de ces Nations unies – mais unies pour quoi faire ? – cette couardise étalée à tous les niveaux ou, pour tout dire d'un mot, cette lâcheté de bétail subjugué sous les coups du boucher. Est-ce une marque de notre temps ? Est-ce le reflet d'une âme collective ayant perdu courage, parce que trop mouillée dans un confort béat ? Je suis inquiet. Dans ce haut lieu que fut, en d'autres temps, l'Université libre de Bruxelles, un jour un jeune et brillant philosophe s'efforçait de mobiliser les intellectuels pour la paix en Bosnie. Propos généreux, certes, et intention louable. Mais propos de salon, mesuré, poli, sans outrance verbale, aussi sans feu de Dieu. Nous étions, n'est-ce pas, entre gens de bon goût. Mais, au bout du discours, honnête et harmonieux, que nous proposait-on ? D'écrire des lettres à nos ministres, pour leur exprimer notre indignation… les sommer de faire, eux, quelque chose... C'était à la fois dérisoire et poignant. Comme de réclamer un seau d'eau pour éteindre l'incendie allumé par un fou au quatrième étage. Alors qu'il faudrait d'abord mater le pyromane et mobiliser fleuves et rivières pour éteindre le feu gagnant de proche en proche. Pour en arriver là, il faudrait autre chose qu'un discours élégant, que des implorations savamment formulées. Devant le cynisme, l'arrogance, la hargne toute puissante des "assassins d'État", il faudrait retrouver la profonde, la sainte, la vigoureuse colère qui, dans ces mêmes lieux, dressait des garçons de vingt ans contre Franco et la lâcheté – déjà – des démocraties. Sans autre réflexion, ils voulaient opposer le mur de leurs poitrines soudées dans les Brigades internationales aux armes de mort de l'Internationale du fascisme assassin. Ou bien, un peu plus tard, il faut se référer à cette révolte qui nous unissait devant les nazis. Il faudrait retrouver la puissance du sang sorti de sa torpeur, l'audace sans limite, sans calcul du possible, la capacité de mobilisation de toute l'énergie contenue en nos veines. Il faudrait rejoindre la logique imparable de ceux qui disaient, et qui disent encore, qu'il faut oser le combat pour arrêter la guerre. Il faudrait la colère ! La colère n'est source de malheur que mal fondée. Elle n'est cause de mal qu'aveugle, irresponsable. Mais que sa vertu est grande si elle mobilise les plus précieuses, les moins connues de nos énergies, si elle est au service des révoltes sacrées qui, tout au long de l'histoire, ont porté l'homme, de crête en crête, de sommet en sommet, de doute en héroïsme, d'exploit en sacrifice, sur la voie royale de sa liberté. Si souvent au cours de notre vie il nous est imposé de nous taire, de refouler en nous les pulsions les plus vives ! Par calcul, par décence, par conformisme social, par convenance d'État. Mais comment accepter aujourd'hui de se taire quand le silence tue, quand la discrétion s'identifie à l'abdication, quand l'aimable propos ne sert que l'assassin ? Colère, oui, et forte, et vigoureuse, et imprécatoire, et libératrice. C'est à la gorge qu'il faut prendre les lâches, autant que l'adversaire. C'est tout son cœur, et son âme, et son sang qu'il faut jeter dans la fournaise, c'est le contre-feu qu'il faut oser dresser à la malédiction. Et tant pis si l'invective offusque les bien-pensants, tant pis si le discours inquiète les paisibles, tant pis si les bonnes gens se sentent mal à l'âme, dérangées qu'elles sont en leur béatitude grégaire et respectable. "Dieu vomit les tièdes", m'a-t-on dit quelque jour. Je ne veux être vomi ni des dieux ni des enfants. Je brandis ma colère, arme de citoyen responsable, majeur, qui n'entend pas se trouver associé à la couardise des bien éduqués, des parlant bas. Tant que j'aurai devant les yeux l'image de ce Musulman bosniaque tenant dans ses bras son enfant mort de faim, tant que j'aurai dans les oreilles le cri de cette mère noire hurlant de désespoir devant les casques bleus de la bonne conscience en quelque coin d'Afrique, je refuserai la bonne compagnie des marchands d'apaisement. Je ne signerai pas de lettres aux ministres, mais je hurlerai jusqu'à ce qu'on m'entende, de jour et de nuit, dans les salons et dans la rue, je hurlerai avec des mots grossiers comme le sont les crimes qui nous défient tous, des mots bousculant les règles de la bienséance, mais des mots réveilleurs de sourds. Avec des poings fermés de rage et de refus, je brandirai ma colère pour l'honneur des hommes ou ce qu'il en reste. Je miserai sur le refus d'abdiquer. Parce qu'il faut clamer la honte des hommes libres devant ceux qui trahissent les notions les plus élémentaires de dignité et de révolte, ceux qui habillent d'humanité leurs défroques de lâcheté et d'impuissance. Ceux à qui la couardise tient lieu de conscience et de grandeur. Et si ces mots font mal eux aussi à certaines oreilles, ils auront le mérite de mieux entrer dans d'autres et d'atteindre le cœur."

Arthur Haulot

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