Le correcteur
Souvent, pour s'exercer, les vaillants écrivains
Prennent des correcteurs, dociles larbins de l'ombre,
Qui retiennent, besogneux compagnons des ovins,
Les ouvrages éthérés par-delà la pénombre.
À peine ont-ils reçu le fruit de leurs entrailles
Que ces gens du silence, habiles mais discrets,
Laissent avec malice leurs plumes sépia aïe aïe,
Comme des antiseiches, encrer dans le secret.
Le correcteur zélé est seul comme le pion ;
Lui, naguère si joyeux, qu'il est frustré du but !
L'un critique son aplomb, avec affectation,
L'autre mime, en boitant, l’écrivain qu’on ampute.
Le correcteur, soumis au souverain Grevisse
Qui hante la syntaxe et se rit de l’erreur ;
Exilé sous le sol au milieu des abysses,
Ses ailes de puriste l'empêchent d’avoir peur.
(d'après Charles Baudelaire)