« Discours de la servitude volontaire »
Ce texte politique majeur d'Étienne de La Boétie (1530-1563), relativement court, écrit en latin puis traduit, étonne par sa puissance subversive, alors qu'il a été rédigé par un jeune homme d’à peine 18 ans ; ainsi, certains l’appellent « le Rimbaud de la philosophie politique ».
Il serait anachronique de qualifier cette œuvre d’anarchiste.
L’auteur porte son attention sur les sujets privés de leur liberté et non sur les tyrans. Rien ne sert de s’en prendre aux despotes, il s’agit plutôt de comprendre pourquoi la population se soumet d’elle-même.
Michel de Montaigne et Étienne de La Boétie étaient amis, mais le premier – beaucoup plus rangé des camions, conservateur… et un peu froussard – a tenté de faire passer le texte du second pour un simple exercice de rhétorique ; ce qu’il n’était assurément pas.
Quel que soit le mode de gouvernement, monarchie (un seul), aristocratie (quelques-uns) ou démocratie (le plus grand nombre), rien n’assure que celui ou ceux qui détiennent le pouvoir ne déraperont pas en rognant la liberté des autres.
Les soumis, en général, râlent mais n’ont pas l’idée de se défaire de la tyrannie, ni de se rebeller (sans violence). Pourtant, il suffirait qu’ils le décident pour que la tyrannie meure naturellement.
La Boétie utilise une image : il ne s’agit pas d’éteindre le feu avec de l’eau, mais de cesser de l’alimenter en bois.
« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. »
L’idée et les mots sont simples, mais ils sont révolutionnaires. La mise en pratique, elle, ne l’est pas…
Mais alors, pourquoi les gens sont-ils si soumis ?
La Boétie pense que l’homme est naturellement bon et qu’il naît libre. Pour lui, la servitude s’acquière, les hommes deviennent serfs. Le fort assujettit le faible, puis cela devient évident ; personne ne remet en question cet état de fait. C’est alors une habitude à laquelle on ne pense pas qu’il soit possible de se soustraire. L’affranchissement nécessite une grande force (mentale, spirituelle, intellectuelle).
Et pourquoi si peu de tyrannies volent en éclats ?
La Boétie pense que les soumis sont achetés à coups de divertissements, de distractions et qu’ils sont détournés d’une éventuelle rébellion. Ils obéissent sans se rendre compte qu’ils subissent un pouvoir despotique. Le tyran détourne l’attention de ses sujets. Il les manipule.
La Boétie dit également que le despote utilise le recours au sacré pour mieux assujettir ses sujets. Faire le lien entre s’attaquer au tyran et s’attaquer à Dieu est très efficace. Une fois la fonction sacralisée, la personne devient sacrée. Le tyran doit également se faire rare, moins il se montre plus le peuple le portera aux nues.
La Boétie décrit le pouvoir sous la forme d’une pyramide : en haut le roi, puis six conseillers, la cour (600 personnes), 6000 personnes qui ont un pouvoir dans les provinces, puis, en descendant, de plus en plus de personnes qui ont de moins en moins de pouvoir mais gardent quand même une petite part du gâteau, puis, enfin, on trouve ceux qui n’ont aucun pouvoir (même pas sur eux-mêmes) et que La Boétie appelle « le gros populas ». Beaucoup ont un intérêt à ce que rien ne change.
Étrangement, il semble tellement plus facile d’être servile que libre.
