"Utopies réalistes"
Cet essai de Rutger Bregman, journaliste néerlandais de même pas 30 ans, fait un tabac un peu partout dans le monde (17 traductions, 23 pays). Je l’ai lu et je comprends pourquoi !
Il est facile à lire, il fait du bien. Le ton est provocateur, mais juste ce qu’il faut. Sa bataille contre le défaitisme est efficace, innovante, brillante.
Cet optimiste forcené a claqué une porte : Au bout d’un an, j’étais déçu par le journalisme, sa passion triste pour le malheur : le terrorisme, la violence, les catastrophes naturelles, etc. Il estime que ces sujets négatifs sont l’exception et non la règle.
Après cette expérience, il rejoint un collectif prêt à faire bouger les lignes de la presse traditionnelle. Un site affranchi de la "dictature négative et destructrice de l’actualité" est lancé. Une plateforme sans pub, financée uniquement par les lecteurs, qui sont aussi contributeurs du projet. La réussite est immédiate. "Le lecteur possède l’expertise qui nous manque". Ainsi, naît – chapitre après chapitre – Utopies réalistes.
L’ouverture des frontières, une semaine de travail à 15 heures, le revenu universel de base, la lutte contre la pauvreté, la réduction des inégalités, la taxation des flux financiers : des propositions anti-déclinistes portées par un enthousiasme contagieux, qui ne ressemble en rien à toutes ces thèses pessimistes qui n’en finissent plus de circuler et nous rendent tous plus ou moins malades.
L’auteur commence par nous prouver que tout n’était pas mieux avant, mais bien pire, partout dans le monde et dans tous les domaines. Il nous montre que nous vivons actuellement dans une dystopie, car nous n’avons plus d’espoir d’améliorer le présent. Il nous faut insuffler la vie à la démocratie, retrouver le goût des utopies, l’imagination et l’espoir.
Sans ces rêveurs aux yeux grands ouverts qui ont vécu à toutes les époques, nous serions tous encore pauvres, affamés, sales, effrayés, idiots, laids et malades. Sans utopie, nous sommes perdus. Ce n’est pas que le présent soit mauvais, au contraire. Mais il est morne si nous n’avons pas d’espoir de l’améliorer.
Puis, Bregman nous démontre que l’argument des "pauvres oisifs" n’est fondé sur rien et que personne n’est mieux placé que les pauvres eux-mêmes pour savoir ce dont ils ont besoin. Ainsi, de nombreuses expériences de dons d’argent sans contrepartie ont révélé que ceux-ci était utilisés à bon escient, à l’encontre de tous les clichés du pauvre alcoolique qui ne veut pas travailler.
C’est l’idée du revenu universel de base. On apprend qu’une expérience d’envergure réalisée aux Etats-Unis fut une complète réussite dans les années 60 et que le projet a failli être étendu à tout le pays. Il n'y a pas eu de défection en masse, la population ne s'est pas arrêtée de travailler, l’argument de la paresse des prophètes de malheur n’a pas tenu, les gens se formaient plus, la santé s’améliorait, etc.
Nixon a présenté en 1968 un projet de loi établissant un modeste revenu de base, qu’il désigna comme "la loi sociale la plus importante de l’histoire de notre nation". Ça cafouilla jusqu’en 1978, année qui vit l’abandon du projet, suite à un résultat montrant que les divorces auraient augmenté de 50 %. Le revenu universel, à l’évidence, donnait trop d’indépendance aux femmes… Dix ans plus tard, on se rendit compte qu’il y avait eu une erreur statistique, le taux de divorces n’avait pas bougé !
C’est précisément parce que nous sommes plus riches que jamais qu’il est aujourd’hui en notre pouvoir de faire un pas supplémentaire dans l’histoire du progrès : donner à chacun la sécurité d’un revenu de base. C’est ce que le capitalisme aurait dû ambitionner de faire depuis toujours. […] La pauvreté n’est pas un manque de caractère. C’est un manque d’argent.
Bregman montre que la question des sans-abri peut être résolue et que sortir les gens de la rue en les logeant revient, pour l’Etat, à réellement faire des économies.
Le système actuel avec ses aides, ses assistants sociaux, ses contrôles, sa logique soupçonneuse, son embrouillamini bureaucratique ne fait pas la guerre à la pauvreté, mais aux pauvres. Il enferme les gens dans la pauvreté.
Dans une société capitaliste ou communiste, un pauvre est un pauvre et ces deux systèmes partagent une idée fausse qui a failli être dissipée il y a quarante ans, et qui veut qu’une vie sans pauvreté soit un privilège, qu’il faut travailler pour le mériter, et non un droit que nous méritons tous. [...]
L’idée que le PIB est toujours un instrument adéquat pour mesurer le bien-être social est l’un des mythes les plus courants de notre société. […] Quand on est obsédé par le rendement et la productivité, on a du mal à voir la valeur réelle de l’enseignement et du soin. C’est pourquoi tant de politiciens et de contribuables ne voient que des coûts. Ils ne comprennent pas que plus un pays devient riche, plus il devrait dépenser en enseignants et en médecins. Au lieu d’être considéré comme une bénédiction, l’accroissement de ces dépenses est perçu comme une maladie.
Aujourd’hui encore, il est difficile d’imaginer une société future où le travail payé ne serait pas le centre de notre existence. Mais l’incapacité d’imaginer un monde où les choses seraient différentes indique un défaut d’imagination, pas l’impossibilité du changement. […] Si nous voulons conserver les bienfaits de la technologie, il n’y a qu’une option en fin de compte, c’est la redistribution. Une redistribution massive. Redistribution d’argent (revenu minimum), de temps (réduction du temps de travail), de l’imposition (sur le capital plutôt que sur le travail) et, bien sûr, de robots. [...]
Vous avez bien lu : huit personnes les plus riches de la planète sont plus riches que 3,5 milliards des habitants du monde entier. [...]
Au XXIe siècle, la véritable élite, ce ne sont pas ceux qui ont eu la chance de naître dans la bonne famille ou la bonne classe, ce sont ceux qui sont nés dans le bon pays. Mais cette élite moderne a rarement conscience de sa chance.
Quand la réalité se heurte à nos convictions profondes, nous préférons réévaluer la réalité que modifier notre vision du monde. […] S’il est un facteur qui n’a rien à voir dans cette affaire, c’est la bêtise. […] Les gens intelligents sont très habiles à trouver des arguments, des experts et des études en renfort de leurs croyances préexistantes et avec Internet il est plus facile que jamais d’être les consommateurs de nos propres opinions ; la preuve qui manquait est toujours à portée d’un clic de souris. Les gens futés […] n’utilisent pas leur intellect pour trouver la bonne réponse, mais pour obtenir la réponse qu’ils veulent. [...]
Des idées qui semblent aujourd’hui "politiquement impossibles" peuvent devenir un jour "politiquement inévitables".
Le progrès est la réalisation des utopies écrivait Oscar Wilde.
C’est pourquoi nous avons besoin de penseurs qui non seulement soient patients, mais qui aient aussi "le courage d’être utopiste […] La fin de l’esclavage, l’émancipation des femmes, l’avènement de l’Etat-providence – tout cela, ce sont des idées progressistes qui ont commencé par être folles et "irrationnelles" avant d’être acceptées et considérées comme de simple bon sens. Mais, aujourd’hui, la gauche semble avoir oublié l’art de la Politique. [...]
Le plus grand problème des socialistes perdants, ce n’est pas qu’ils ont tort. C’est qu’ils sont ennuyeux comme un bouton de porte. Ils n’ont pas d’histoire à raconter, ni même de langue pour la raconter. […] Hélas, le socialiste perdant a oublié que l’histoire de la gauche devrait être un récit d’espoir et de progrès. […] Si vous n’êtes pas capable d’expliquer votre idéal à un enfant de douze ans raisonnablement intelligent, après tout, c’est peut-être votre faute.
