Le nihilisme de notre temps
Par Roland Gori (octobre 2017)
"Camus est notre contemporain. Son œuvre éclaire les ténèbres de notre temps. […] Ce n’est pas en ignorant le nihilisme d’une époque que nous obtiendrons la morale et le courage politique dont nous avons besoin. […] Ce diagnostic n’est en rien une pensée découragée.
Camus l’affirme, notre actualité l’illustre : « L’idée qu’une pensée pessimiste est forcément découragée est une idée puérile ». Les engagements d’un Camus, d’un Sartre ou d’un Malraux, de tous les écrivains de l’absurde et du désespoir, « embarqués » en haute mer en temps de crise, mettent en pièces cette naïve et hypocrite condamnation des bien-pensants et des conformistes. Les mêmes qui nourrissent les révoltes anticonformistes feignent d’oublier que l’amour de vivre est indissociable du « désespoir de vivre », de l’absurdité d’un monde qui ne répond pas à l’appel humain. C’est cette condition tragique de l’homme que les conformistes, comme les nihilistes, dissimulent sous leurs camisoles logiques.
[…] Cette civilisation de la peur n’en finit pas de mourir ; elle dévoile une culture de la résignation et de l’ennui. Une civilisation qui fait de la politique une administration « réaliste » des humains, désabusée, cynique, froide et instrumentale. […] C’est un siècle de la peur, dans lequel « la plupart des hommes sont privés d’avenir. Il n’y a pas de vie valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c’est la vie des chiens. »
Alors, si nous ne voulons pas qu’une fois encore la philosophie des Lumières aboutisse à l’Europe du couvre-feu, il est urgent pour nous, plus que jamais, de trouver dans Camus – l’œuvre autant que l’homme – les possibilités de vivre et de penser en refusant les « crimes logiques » qui conduisent aux meurtres de masse et aux servitudes collectives. […] il faut oser la révolte. […] « Toute valeur n’entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur. » […]
Les nihilismes terroristes sont consubstantiels au néolibéralisme de l’époque, à son totalitarisme culturel, à sa géopolitique agressive, à l’obsolescence de l’humain qu’il produit. La pensée tiède préfère disséquer jusqu’à la nausée ce que les meurtres de masse, perpétrés au nom du djihadisme salafiste, doivent à une lecture rigoriste de l’islam. La question de savoir pourquoi une telle idéologie obscurantiste et réactionnaire, datant de plusieurs siècles, trouve aujourd’hui un terrain propice à sa diffusion et fournit un carburant révolutionnaire à toutes sortes de révoltes politiques, sociales et ontologiques, demeure à l’arrière-plan de la plupart des analyses. […]
L’Occident préfère oublier sa participation à la fabrique de ce terrorisme accompli au nom du religieux. Il feint ironiquement d’oublier les alliances contre nature que, dans un passé récent, il avait pu contracter avec les islamistes pour combattre le communisme soviétique et freiner les tentations révolutionnaires des peuples dominés. L’Occident, les États-Unis en particulier, n’avaient pas hésité alors à favoriser l’enracinement religieux des révoltes tribales, claniques ou régionales. L’ennemi commun ayant disparu, les sectes terroristes se sont retournées contre ceux qui les avaient soutenues et armées. Le terrorisme s’est révélé comme un produit réactionnel de la politique pragmatique et cynique du monde occidental. Les terroristes sont venus par la suite recruter au sein des démocraties occidentales et des populations déracinées des chaos moyen-orientaux les mercenaires nihilistes dont ils avaient besoin. C’est la terrible sanction du cynisme américain. […] Nier les conséquences morales et politiques de nos actes conduit, tôt ou tard, à en subir la sanction.
[…] Au nom de la race, de l’homme nouveau, de la communauté religieuse, ces nihilistes massacrent, détruisent jusqu’à ce qu’ils en viennent à se détruire eux-mêmes, accomplissant ainsi le désir d’anéantissement qui les anime. C’est pourquoi il nous faut les combattre, sans ignorer leurs sources, sans angélisme criminel non plus. Ce sont des génocidaires en puissance qui cultivent le fascisme originaire de tous les mouvements qui, haïssant la différence, récusent la possibilité d’aimer, le défi d’une « culpabilité raisonnable ». Leur violence sort des ténèbres de notre civilisation, puise au cœur de l’époque et de l’humain éternel l’énergie des forces de mort, d’anéantissement, la jouissance de Thanatos. Ce n’est pas de la religion, c’est de l’assassinat de masse. Zweig le rappelle […] : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. »
Faute de pouvoir aimer, ces mouvements terroristes détruisent. […]
Aussi faut-il les combattre à tout prix, les neutraliser dans leurs entreprises d’assassinats de masse, de crimes industrialisés, de mondialisation des meurtres fascistes. Mais je le répète, au risque de subir les foudres des bien-pensants, de leur tiédeur éthique, de leur mollesse politique : les terrorismes appartiennent à leur époque, ils en sont les symptômes les plus obscènes. […]
Notre époque offre si peu d’occasions d’aimer. Elle dégouline parfois de propos empathiques et compassionnels. L’empathie et la compassion, notions molles et tièdes de l’amour refroidi, de l’identification affaiblie, et qui peinent à masquer ce que l’époque doit à la haine et au mépris, à l’indifférence et au calcul de probabilités. Alors, comment vivre dans un monde d’ombres ? Dans un monde où la charité s’épuise à remplacer la justice et la générosité ? […]
Alors, que faire ? Comment admettre et combattre à la fois les nihilismes de notre temps ? Peut-être faut-il pouvoir […] « dépasser la négativité du monde par le désespoir de l’imagination ». C’est la voie que trace Camus dans La Chute lorsqu’il montre que la seule chose qui échappe au poison de la civilisation mécanique et à la violence de la culpabilité, à la duplicité et au mensonge, c’est l’art. […] L’art soigne la « culpabilité raisonnable », faute de quoi « nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde. »
Camus est plus que jamais d’actualité."
