Hanounaaaaaaah !
Goethe leva la tête lorsque Jackie descendait du taxi. Il pensa que le conducteur aurait pu aider sa cliente à porter sa valise, mais il ne bougea pas. Le mufle.
Il pouffa en la voyant en plein effort et se mit à faire des petits pas de danse sur le trottoir, jusqu’à ce qu’une guitare sèche lui arrive en travers du gosier. Il ne ricana plus du tout.
Jackie - fière d’elle-même - entama une tirade sur les pauvres gens empêchés de s’exprimer dans le monde. Elle ponctuait chacune de ses phrases par une gifle. Goethe la regardait comme la gelée de kakis aurait dévisagé des p’tites patates persillées. Il avait sur les joues la trace de ses dix doigts. La blonde accompagnait ses mouvements d’un "Tou tout tou you tou" entraînant.
Son monologue achevé, elle fit quelques incantations devant sa porte d’entrée et disparut dans un appel d’air. Un pet, donc.
Pour Goethe, ce fut un coup de foudre inversé : son coeur se congela, il sua sous les bras, se mit à trembler du croûton et débuta un ulcère variqueux.
Alors qu’il essayait de retrouver une contenance en faisant mine de regarder si l’ascenseur de 22 h 43 arrivait, Philippe lui sauta dessus et le mordit dans le cou.
Goethe, surpris par la soudaineté de l’attaque, se vida de son sang sur le trottoir et s’évanouit après avoir lâché un « quelle soirée ! » stupéfait.
Il fit alors un cauchemar dans lequel Jackie haranguait la foule du haut d’une tribune. Elle arborait une petite moustache ridicule et, engoncée dans un long imperméable sous un soleil de plomb, elle suait à grosses gouttes. Tous les regards fiévreux étaient tournés vers elle.
Son discours interminable était ponctué par des cris d’approbation et un drôle de salut le bras tendu.
Goethe se trouvait dans l’assistance, nu comme un ver, frigorifié, le visage en lambeaux.
Il essayait de prévenir les gens que cette femme était le Mal incarné, mais personne ne lui prêtait la moindre attention.
Jackie hurlait dans le micro.
Le service d’ordre dut faire évacuer un groupe de jeunes en transe, trop bruyant. Ils râlèrent comme des veaux qu’ils avaient payé leur place comme les autres.
La harangue s’enflamma.
La masse hurla au scandale à l’unisson, fit le drôle de salut et Jackie reprit son discours, l’écume au bord des lèvres.
Une femme s’évanouit dans la cohue.
L’oratrice prit quelques secondes pour se désaltérer. Et, d’une traite, sans bafouiller, termina son oraison.
La foule était hystérique.
C’est alors que Jackie, profitant du brouhaha, étrangla Goethe, qui déambulait en ciré jaune sans parvenir à trouver la sortie du chapiteau. Le pauvre homme, exsangue et maintenant sans le souffle, glissa dans les ténèbres, tandis que Jackie brandissait une saucisse de Nuremberg au-dessus de son visage.
Goethe fut tiré du sommeil par une main qui le secouait brutalement. Il ouvrit les yeux et reconnu sa femme qui lui disait en hoquetant : « TU VAS LA DESCENDRE CETTE POUBELLE, OUI OU MERDE ?! »