Stefan
J'ai une heure à tuer, alors faisons un portrait (oui, je suis Alain Delon ; ça vous pose un problème ?).
Elle est étrange cette idée : une heure à tuer... On pourrait la remplir, la savourer, mais l'expression populaire veut qu'on la tue ; ce qui m'aurait moins dérangée à 20 ans qu'à 50, on se demande bien pourquoi.
De qui vais-je pouvoir dresser le portrait pour assassiner cette heure ? Plusieurs noms me traversent la tête, mais un me saute dessus comme une évidence. Le crime parfait.
Stefan.
Tuer le temps avec Stefan revient à en gagner, ne rien faire avec lui c'est s'enrichir.
Je le connais depuis tellement longtemps.
J'ai fait sa connaissance à Paris, dans une toute petite librairie au coin de ma rue. Je venais de débarquer pour mon premier job et il a été mon premier ami dans la capitale.
Sa rencontre m'a secouée de manière inattendue. N'y voyez rien de sexuel, notre relation est platonique. Je ne l'ai jamais vu tout nu. Je le jure sur la tête de ma fille !
Immédiatement, je me suis empiffrée de ses mots. Ses histoires me fascinaient, il racontait tellement bien. Égoïstement, sa façon de me parler des autres me révélait des choses sur moi-même que j'ignorais. J'avais rencontré quelqu'un qui me connaissait sur le bout des doigts, et qui ne s'en doutait pas. C'était si surprenant...
Stefan est un humaniste obsessionnel qui dépèce les humains microchirurgicalement et leur retourne l'estomac avec une facilité déconcertante, mais toujours pour la bonne cause.
J'ai beaucoup de chance d'avoir eu très tôt ce mec dans ma vie. J'aurais détesté le découvrir tardivement.
Stefan Zweig, ce virtuose de l'écriture.
