Une bien belle journée !

Publié le par La Zitoune

Pétrus Gagnon est planté au milieu de l'impasse, un poing sur la hanche. Son grand front dégarni fait mentir la croyance populaire : "grand front, grande intelligence" ; j't'en foutrais ! Il est à cinq mètres, mais je peux voir ses lunettes sales, ses dents gâtées, et sentir son haleine de hyène, mélange de beurre rance et de lendemain de raclette. Il m'a souvent emboucanée aux boîtes aux lettres, si bien que sa "vue" est systématiquement associée à son odeur de bouche. Entrelacs et mystère des mémoires.
Ses savates effilochées en ont tellement vu, plusss que son tee-shirt "I love New York", mais moinsss que son bermuda délavé perdu sous une bedaine extraordinairement envahissante.
Heureusement, Pétrus Gagnon n'a pas la bidoche au niveau du Q, sinon son chien vivrait dans la terreur constante de s'endormir sur le canapé.
Ce que je préfère chez lui, c'est le contraste entre ce ventre qui semble constamment te provoquer en duel et ses jambes de faucheux. On dirait toujours qu'elles vont rompre et qu'il va basculer vers l'avant. Mais non, le voisin est un culbuto réussi. Un modèle d'équilibre ! Born for osciller.
Ce matin, 7 h à peine, il cherche la poubelle de l'immeuble - qui a disparu depuis des semaines, à grands coups de "Mais bondieudebondieudebondieu ! Où c'est qu'elle est c'te connasse ?"
Son énorme sac en plastique noir goutte sur le bitume. C'est beau, presque poétique, comme du street art. Je ne vois que lui devant ma fenêtre ouverte.
Pétrus Gagnon ne serait pas facho, xéno, miso, bourrino, brutalo et crétino, j'aurais été emplie de compassion et prête à le secourir (en pyjama pilou... euh... en déshabillé de soie !), mais là il va se faire cuire un oeuf. Je petidéjeune et ma tartine beurrée va refroidir.
Qu'il cherche sa poubelle, seul, abandonné de tous, au milieu de l'impasse. Il finira bien par nous la retrouver ; c'est connu qu'en braillant on obtient tout chez les Gagnon !
Ah quand même... il vient de repérer une poubelle au loin. Il est malin, faut pas se fier aux apparences. Ja-mais.

Observer Pétrus Gagnon, de dos, s'éloigner sur ses cannes de serin, tortillant du boule et gouttant du sac m'a procuré une satisfaction indescriptible, dès l'aube. J'ai senti une joie incontrôlable, immense, monter en moi - inattendue aussi, j'avoue - et qui augure d'une très belle journée !

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Publié dans Historiettes

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