Cousinade
Qui ne connaît pas ce moment redouté où la maîtresse de maison se lève de table, panse en avant, les mains jointes par des petits applaudissements, et vous dit d'une voix enjouée et sans appel, comme si elle vous annonçait un important gain au Loto :
"Allez ! On va faire une petite promenade pour digérer tout ça !"
Entendez dans "tout ça !" : une tonne de bouffe grasse ou trop sucrée et des litres d'alcool de toutes les couleurs.
Le fauteuil moelleux vous regarde de loin, en haussant les accoudoirs d'un air désolé. Pas autant que vous, qui avez les dents du fond qui baignent dans le dernier trou normand, le ventre tendu comme une arbalète, la rate au court-bouillon, le foie gras, les intestins poreux, le côlon irritable et une irrésistible envie de comater jusqu'à la nuit des temps.
Mais vous voilà partis en petit troupeau docile, sur les chemins autour du pavillon, traînant la savate dans le village, sous un soleil de plomb.
La vieille cousine vous montre une maison délabrée et parle alors - sur un ton conspirationniste - de madame Machin, récemment veuve... mais très joyeuse, parce que "la pauvre faut la comprendre ! qu'est-ce qu'il a pu la faire cocue !". Vous vous retenez de lui demander si elle est elle-même passée à la casserole avec Machin, en vous mordant la langue jusqu'au sang, parce que votre mère et votre fils vous lancent des regards on ne peut plus clairs : "Ferme ta gueule, POUR UNE FOIS !".
Puis on passe devant "la maison du maire communisssss qui - BIZARREMENT - SANS VOULOIR ÊTRE MAUVAISE LANGUE - a été réparée juste après la salle des fêtes..." Tonton fait un clin d'oeil. Vous réprimez un rot.
Puis, c'est au tour de monsieur Bidule, qui habite ce pavillon bien entretenu à l'extérieur "mais il paraît qu'à l'intérieur c'est sale, MAIS SALE !" Là, c'en est trop, vous craquez ! L'angoisse et la supplication se lisent dans les yeux de votre ascendance et de votre progéniture, mais Monk est lâché !!! Le feu est à l'orange, il est trop tard pour freiner.
"Comment tu le sais que c'est sale à l'intérieur ?" demandé-je avec un air à la Mr Bean, le plus mielleux possible.
Je vous épargne la réponse développée à l'envi de la fille de la bouchère qui était au lycée avec le fils Bidule et bla bla bla... au lieu de réviser leur bac... quand même... dans la chambre... bla bla bla... ces jeunes qui forniquent de plus en plus tôt... bla bla bla...
En l'écoutant, je ne peux m'empêcher d'imaginer tonton Francis sur tata Jeannine ou pis... tata sur tonton ! Je le dis doucement à Maman qui lâche un "Rhôôô !", puis à Léo qui ne retient pas un "Beuarkkk !".
"Aaaaaaaah ! Voilà la supérette ! On va pouvoir acheter des glaces pour pousser le fraisier !" annonce la cousine Monique dans un rire gras de fumeuse de Gauloises sans filtres.
"Youpiii !" m'entends-je dire dans un sanglot. 😭
