Martin
Cette randonnée était merveilleuse. Je l’ai revu. Il m’avait tellement manqué. Quand il m'a reconnue, il a couru vers moi. Je n’ai pas pu retenir mes larmes de joie, elles coulaient toutes seules. Je l’ai longuement étreint, il semblait content. J’aime les yeux. Les siens sont d’une infinie douceur. Tout passe dans un regard, l’amour, la haine, la bêtise, la finesse, et surtout l'intention.
Les regards me plongent toujours dans un désarroi difficile à décrire. Je redoute comme la peste qu’on me fixe trop longtemps. Je perds tous mes moyens devant l’intensité d’un regard. Socialement, ne pas regarder dans les yeux est assimilé à de la fourberie. Une belle aberration.
Il me dévorait des yeux et je soutenais son regard, sans aucune difficulté. On a parlé, de tout, de rien. De temps en temps, il s’ébrouait et sa salive atterrissait sur ma manche. Ça ne semblait pas le gêner. Il n'est pas du genre à s’embarrasser de codes sociaux, et ça me convient.
J’avais laissé filer le groupe, en me cachant derrière des arbres, pour profiter pleinement de ces instants d’intimité, mais Julie a fait demi-tour. Je l’entendais crier au loin : « Zitouuuuune ! Zitouuuuune ! ». J’aurais voulu qu’elle disparaisse, emportée par un vautour.
Je l’ai embrassé une dernière fois et me suis éloignée doucement, dans un déchirement inavouable. En me retournant, je l'apercevais qui me regardait toujours au loin. Ses longues oreilles bougeaient dans le vent. Puis, il a tourné des sabots et, dans un faible braiment, est retourné pâturer. J’avançais à contrecoeur.
Julie m’attendait, les poings sur les hanches.
