Viviane (2)
14 h 20, j'entends parler devant ma porte d'entrée. J'ouvre d'un coup sec (pour le fun) et découvre... Viviane et sa fille qui taillent la bavette devant ma boîte aux lettres. Ce n'est pas comme si elles étaient en retard de 20 minutes !
"Entrez donc Mesdames !" leur dis-je en voyant le chauffage s'évader dans la rue à grandes enjambées. Deux copies conformes, l'une plus ridée que l'autre. L'une blanche, l'autre brune. Le même visage, le même sourire un peu crispé, l'un avec dents, l'autre sans.
Viviane pose sa béquille contre le canapé, un énorme sac en plastique sur la table et me regarde - un peu affolée - me réclamant les toilettes. "Pour mes infirmités !" ajoute-t-elle d'une voix rauque et précipitée. Je lui indique la bonne porte, elle avance, s'arrête, se retourne d'un seul coup pour envoyer balader sa fille sur un ton peu aimable : "Oui, bon ben vas-y ! Je t'appellerai quand j'aurai fini ! Tu ne vas pas m'écouter parler tout de même !". La fille me regarde avec un air amusé et un peu gêné aussi, puis s'en va en me lançant discrètement : "Oulà ! J'y vais ! Elle commence !".
À ce moment précis, j'ai eu comme l'impression fugace qu'elle se débarrassait du paquet chez moi, comme on le ferait d'un gamin capricieux à la garderie. Avec un certain soulagement, voire un soulagement certain...
J'attends Viviane. J'entends des bruits étranges dans la salle de bains, elle tire plusieurs fois la chasse, fait couler l'eau, et ça dure longtemps... Elle ne va pas prendre une douche quand même !
Enfin, elle sort. Et se met à inspecter tout mon salon, dans les moindres détails. En posant des questions. Puis daigne s'asseoir. Je lui propose à boire, à manger, elle dit non à tout, en rouspétant qu'elle a bien assez bu et mangé depuis deux jours. J'ai carrément la sensation qu'elle m'engueule ! Et son odeur de bouche arrive jusqu'à moi. Il y a des jours où il est agréable d'avoir l'odorat développé, d'autres beaucoup moins.
Oh mon Dieu ! Qu'est-ce qu'elle refoule du goulot, c'est affreux de pourrir de la sorte !!!!! Elle est pourtant vivante !
Hop ! Le nez dans ma manche et le tour est joué !
Et elle attaque. Et c'est superchiant ! Son histoire extraordinaire tourne en fait autour du métier de son père et n'a pas grand intérêt à part pour elle. Elle jacasse avec un air péremptoire, me prend pour une idiote assez régulièrement, adopte un ton hautain et méprisant, professoral. Je ris sous cape de la voir si ridicule en ce miroir. Son histoire est ennuyeuse à mourir, mais elle est elle-même un personnage ! Pour une fois, le contenant m'intrigue plus que le contenu. Elle est assez drôle, il faut bien l'avouer.
Elle me lit son brouillon, très bien écrit, sans une seule faute d'orthographe, digresse sans cesse en me posant des questions sur ma vie privée, et l'heure tourne. À presque 18 heures, je l'arrête, et comme elle fait mine d'appeler sa fille pour qu'elle vienne la chercher, je lui rappelle gentiment mais fermement que je ne travaille pas bénévolement et qu'il nous faut maintenant discuter du prix de ma prestation (indexée sur ma grande patience mouhahaha !).
J'ai envie de l'assommer avec un tarif exorbitant, mais j'ai appris qu'elle était prof (quelle surprise !) et compatis un peu en pensant à sa retraite... et surtout... j'aime bien dormir la conscience tranquille hé hé ! Dommage...
Tatie Danielle se lève, s'habille, prend rendez-vous avec moi pour la suite des festivités, ramasse son sac et sa béquille et s'impatiente devant ma porte d'entrée en se demandant ce que peut bien faire sa "bourrique de fille". Comme je ricane, elle m'informe qu'elle appelait certains de ses élèves ainsi et qu'il n'y a rien d'infamant. Je fais la moue en la regardant dans les yeux, histoire de lui faire passer un petit message du style : "Ne va pas trop loin ma Vivi, je ne suis peut-être pas aussi bête que tu sembles aimer le croire...". Je suis certaine d'avoir vu son oeil friser !!!
Mais sa bourrique de fille arrive, récupère le paquet après m'avoir jeté un regard... que je qualifierais d'inquiet. Je lui souris à pleines dents, genre : "Ben p'tin ! Bon courage ma bourrique ! Elle n'est pas tendre ta daronne !".
Oui, un sacré personnage, me dis-je en refermant la porte. Que je n'ai pas fini d'éplucher ! rajouté-je...
Je songeais encore à elle une demi-heure après son départ. En nettoyant les traces d'urine séchée qui entouraient les toilettes et la cuvette imbibée !!! C'te dégueulasse !
Puis j'ai repensé aux bruits étranges entendus lors de son long séjour dans ma salle de bains et me suis dit qu'elle avait peut-être collé sa couche sous un meuble. Mais je n'ai rien trouvé. Et ce n'est pas faute d'avoir cherché !
Et ne rigolez pas... mais quelque part, elle m'a un peu déçue ! 😂
