Alfred
Il y a un type au bout de la ruelle. Appelons-le Alfred. La grosse soixantaine, ventru, souriant, dégarni, torse nu, en short et espadrilles, assis au centre de son garage vide et grand ouvert, sur une chaise de camping et devant une table pliante. Il met des trucs dans des boîtes en ferraille, à longueur de journée, avec l'air on ne peut plus satisfait du repu de la vie.
Au début, je pensais qu'il écossait des petits pois ; maintenant je suis convaincue qu'il vend de la drogue aux villageois et aux pensionnaires de l'hôpital psychiatrique à proximité.
Alfred regarde les badauds passer avec un petit sourire amusé, limite narquois. Il est là du lever du jour au coucher du soleil, d'une fidélité à Râ qui pourrait s'apparenter à une forme de soumission, une aliénation solaire un peu ridicule. Surtout qu'il ne bronze pas mais rougit... On dirait un poivron bien mûr ! Bref. On a dit "pas le physique", c'est petit. Mais qu'est-ce qu'il est rouge quand même... Bref.
Parfois, ce qui semble être sa femme est posée sur une chaise en formica sur le trottoir, non loin de ce qui pourrait bien être son frère, moins ventru et plus chevelu.
Certains soirs, à la fraîche, une planche sur des tréteaux accueille juste devant le garage une brochette complète de mafieux en marcel grisâtre accompagnés de leur lucette respective en robe à fleurs des champs. Ça joue au tarot en buvant de la Badoit aromatisée au citron et feuilles de menthe. Un air de vacances, mais qui tient tout de même compte des résultats pas brillants-brillants de la dernière analyse de sang des uns et des autres.
D'où il est installé, Alfred peut voir le cimetière très bien entretenu et l'église, monumentale pour un si petit bled : une énorme verrue à deux enjambées de sa maison. Sonnette silencieuse, elle ! Pas comme les cloches de cet édifice religieux mégalomane qui tintent à n'en plus finir, tôt le matin et jusqu'à tard en soirée. On a compté ! À 7 h du matin, l'église sonne et dissone 171 fois, à raison d'un tintement par seconde, soit presque 3 minutes d'affilée !!! Puis, toute la journée, la verrue du village déchire le silence de la campagne, déjà bien exaspérée par un coq complètement déréglé, qui chante comme une casserole en aluminium dès 6 h du matin et à n'importe quelle heure du jour, surtout à celle de la sieste.
Un séjour dans ce bled suffit à faire naître une vocation anticléricale féroce, y compris chez le végétarien qui n'a jamais trouvé bon de bouffer du curé auparavant. Le summum de la pulsion meurtrière se révélant entièrement avec l'obligation de monter le son de la télévision pour connaître le nom de l'assassin à la fin du film.
Plus les jours s'égrènent plus j'imagine un fait divers local : un type drogué avec une production du cru - au bout du rouleau, échappé de l'hôpital psy - aurait trouvé bon d'enfoncer un crucifix en argent volé sur l'autel dans le fion du coq mélomane du village, après avoir pendu le prêtre à la plus grosse des cloches de l'église avec les lacets d'Alfred. On ne fait pas de mal en rêvant d'un monde meilleur. Dieu me pardonnera (et mes amis croyants aussi, j'espère en tout cas ! 😇).
Cette animation villageoise permettrait peut-être d'oublier qu'il n'y a pas un seul bar dans ce bled !!! Vous avez déjà vu un bled sans bar vous ??!! Moi jamais ! 🤪😆
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