L'injonction au bonheur
❤ "L’injonction au bonheur est partout présente, accusatrice et démobilisatrice.
Elle laisse désemparé devant le chantier que nous sommes. Elle transforme notre bonheur en une urgence dont la solution serait cosmétique : vous n’êtes pas heureux ? Voici la solution pour avoir l’air de l’être !
Oui, c’est une urgence. Mais le bonheur est une urgence des profondeurs. De celles qui demandent une apnée de réflexion, de solitude et de silence. Et d’opérer son propre massage cardiaque lent et régulier, déterminé et patient.
Patiemment, se délester, s’alléger de ce qui nous alourdit alors qu’on se débat pour tendre vers la surface.
À subir un peu trop notre propre pesanteur, nos rêves se noient.
Le passé ne peut pas être qu’un fardeau. Il doit bien receler les ingrédients de notre envol.
Certes, le malheur nous marque au fer rouge, comme un propriétaire marquerait son esclave avant de l’enchaîner. Le malheur est jaloux. Un sale dépendant affectif qui craint de nous voir filer à l’anglaise.
Le bonheur, lui, nous libère dès qu’on y goûte. Il ne nous soumet pas, il nous laisse le choix. Alors pourquoi ne pas courir vers lui à corps perdu ? Parce que c’est toujours sur son chemin que les échecs ont été les plus forts, violents, inattendus, traumatisants et qu’ils nous font redouter de l’emprunter à nouveau. Ces petites défaites et ces grands drames accumulés finissent par nous faire craindre ce bonheur, le vrai, celui vers lequel on avance nus, bruts, sauvages, en rien policés ou fardés. Celui qui nous rendrait aussi puissants que s’y exposer nous rend vulnérables.
Le bonheur est une aventure. On a peur d’y laisser sa peau. Sa vieille peau, celle qui ressemble à une armure.
Si l’enjeu n’est pas celui-là, celui d’une renaissance, d’une mue, c’est au moins pour un temps, un renoncement, une capitulation, un armistice.
Un passage sous les fourches caudines de nos rêves profonds."
Fabien