MONSIEUR CONSTANT PROPRET

Publié le par La Zitoune

Tous les soirs, monsieur Constant Propret choisit consciencieusement les vêtements qu'il portera le lendemain. Il les dispose sur une chaise dans sa chambre à coucher : le pantalon à pinces bien repassé sur le dossier, la ceinture en cuir italien par-dessus, recouverts d'un gilet sans manches très bien coupé ; sur la galette, il empile un tricot de peau, un WonderSlip, effet push-up garanti, et des chaussettes en fil d'Écosse. Derrière la porte, accrochée sur un cintre, pend une chemise soyeuse, la cravate déjà nouée autour du col pelle à tarte empesé. Dans le hall d'entrée, une paire de chaussures cirées dans les règles de l'art, les lacets défaits, attend docilement qu'on la chausse, tel un cheval bien dressé à la porte du saloon. Duffel-coat brossé, gants en pécari entièrement cousus main dans la poche intérieure, et écharpe en cachemire sont à leur place, pendus comme il se doit à l'une des patères fixées au mur, dans l'alignement d'un chapeau en feutre de laine. Ordinateur portable et attaché-case rongent leur frein sur l'assise rembourrée d'un fauteuil crapaud, à côté d'un grand pot en terre cuite, dans lequel se prélassent un long chausse-pied en ivoire et un parapluie canne. Sur une étagère d'angle, dans une assiette en porcelaine de Limoges, se trouvent une pince à cravatte et des boutons de manchettes, tous en acier inoxydable.

Évidemment, ses préparatifs vestimentaires s'adaptent aux fluctuations de la météorologie.
Présentement, nous parlons bien d'une tenue d'hiver. C'est l'hiver pour cet homme.

Tous les matins, monsieur Constant Propret ouvre les yeux à 5 h 30 grâce à son réveil simulateur d'aube. Il écoute les informations à la radio, en général France Info, dans son lit, jusqu'à 5 h 45, puis se lance - à jeun - dans une demi-heure d'exercices physiques à l'enchaînement bien rodé, sans négliger l'échauffement ni les étirements. À 6 h 15, il demande à Google Home de faire défiler des tubes des années 80 et monte sur son vélo d'appartement pour un quart d'heure de côte en danseuse.
C'est ruisselant de sueur qu'il s'installe à table pour prendre son petit déjeuner, composé de deux grands verres d'eau minérale citronnée, d'un café arrosé d'une larmichette de lait sans lactose, de trois Krisprolls tartinés de beurre de cacahuète et d'un fruit de saison épluché et coupé en dés dans un yaourt bulgare. Puis il allume sa première cigarette. La meilleure vous diront les fumeurs. Nul n'est parfait en ce monde.
Ce ne sera qu'une fois douché et rasé de près qu'il appliquera une crème hydratante sur son corps et une lotion sur son visage. Il réserve les gommages et autres soins corporels et capillaires pour le week-end.
Jamais monsieur Propret ne sortirait de chez lui sans s'être aspergé préalablement d'une fragrance poivrée.
Sorties qui s'effectuent à 8 h pétantes du lundi au vendredi inclus, qu'il neige, pleuve ou vente.

Monsieur Propret est né à Aurillac, en 1965. Il a deux enfants, un garçon et une fille, qui mènent leur vie, loin de lui. Ils disent tous deux qu'il a été un père présent, aimant, mais ils ne s'en préoccupent pas pour autant, sans raison particulière. C'est vrai qu'il ne réclame rien et ne se plaint jamais. Il semble se suffire à lui-même. Ses petits-enfants sont aussi des inconnus pour lui. Sans véritables amis et allergique aux poils d'animaux, alors qu'il les aime beaucoup, on peut dire sans trop s'avancer qu'il est esseulé, et isolé dans sa maison de village. Surtout depuis qu'il a perdu son travail, il y a six mois. Il aimait tant son emploi, exercé durant 33 ans au sein de la même entreprise. Avec la COVID-19, le DRH a été chargé par la maison mère de "dégraisser". Il a été licencié pour raison économique. On ne l'a pas choisi par hasard, son expertise et son ancienneté lui assuraient des revenus confortables. Il a sans doute dû être remplacé par un jeunot payé au lance-pierre et corvéable à merci.

Monsieur Propret prend le bus de 8 h 10, du lundi au vendredi, en face de l'église de son village, qui le dépose à 8 h 25 en ville. Puis il traverse la rue et attend que son agence Pôle emploi ouvre ses portes. Alors il prendra un ticket et sera reçu par mademoiselle Véronique Paradis, sa conseillère attitrée. Celle-ci lui dira tous les jours qu'il n'a pas besoin de venir à l'agence puisque les offres d'emploi sont consultables sur Internet, avec son numéro d'allocataire. Il répondra tous les jours qu'il préfère les consulter avec elle, ici, pour être certain de ne pas laisser passer une opportunité. Elle l'encouragera inlassablement à faire le tour du Vieux port pour trouver un emploi. Ce à quoi monsieur Propret répondra que ce n'est pas son métier, et qu'on ne s'improvise pas travailleur de la mer. Alors mademoiselle Paradis lui proposera une formation. Il dira qu'il est trop vieux pour devenir marin pêcheur ou docker et que, de toute façon, ça ne l'intéresse pas. Il voudrait retrouver un emploi en cohérence avec son parcours universitaire et professionnel, en lien avec la restauration des œuvres d'art, sa passion de toujours. Alors, dans un dernier élan d'humanité, mademoiselle Paradis lui proposera un remplacement de professeur des écoles. "Ils en cherchent beaucoup, vous savez !" Au fil des semaines, grâce à elle, il aurait pu devenir auxiliaire de vie, agent d'accueil, ambulancier, hôte de caisse, magasinier, veilleur de nuit, serveur, et bien d'autres choses encore. Comme il est entré en résistance, mademoiselle Paradis lui parle d'adaptation au marché de l'emploi et récite une circulaire administrative comme un automate. Elle sait de quoi elle parle, elle, l'ancienne danseuse. Cette dernière phrase lui a échappé, elle rosit légèrement. Justement, lui répond gentiment l'identifiant 635472P, vous devriez comprendre mieux que personne.

C'est après cet échange que mademoiselle Paradis a enfin accepté l'invitation à dîner de monsieur Propret. Invitation qu'il réitérait tous les jours ou presque, du lundi au vendredi inclus, depuis trois mois. Depuis, il cherche toujours un emploi dans ses cordes, de chez lui. Elle travaille toujours chez Pôle emploi et a évité de justesse un burn out. Depuis, ils visitent ensemble des musées et parlent d'art. Il lui explique la peinture, la sculpture, les époques, les techniques, ... Elle s'intéresse. Et ça change la vie d'être reconnu pour ce que l'on est dans les tripes.

Pour elle, il a fait de la place dans les placards et renoncé aux préparatifs vestimentaires du soir. Depuis qu'il a retrouvé l'Amour, monsieur Propret n'a plus besoin de rituels pour tenir debout. Il apprend à danser dans son salon, avec le meilleur professeur du monde.
Il n'est plus un équilibriste et encore moins un numéro. Il a fait bien plus que traverser la rue ou le tour du Vieux port.
Mais pour comprendre cela, il faut ne jamais avoir renoncé à ses rêves.

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Publié dans Lys

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