À l'envi
Elle est tassée sur sa chaise, comme écrasée par un poids. Ses jambes sont collées l'une à l'autre, ainsi que ses pieds. Sur ses genoux repose un tout petit sac à dos, qui ne doit pas contenir grand-chose. Elle pue l'angoisse à deux mètres. Oui, l'angoisse a une odeur, de vieille armoire de campagne ou de grenier poussiéreux, selon les individus. Son odeur à elle est un mélange, supplément pomelos beurre rance.
Nous ne sommes que toutes les deux dans ce minuscule bar, trois avec le barman, mais c'est comme si une quatrième personne rodait avec de mauvaises intentions.
Elle est vêtue sobrement : jean, tee-shirt noir, gilet gris clair et baskets défraîchies. Sa peau laiteuse lui donne un air maladif. Elle se mordille sans cesse la lèvre supérieure et pousse de longs soupirs déchirants, comme pour chasser la tension vers l'extérieur. Ses yeux ne restent pas immobiles, elle regarde partout, peut-être la quatrième personne. On préfère toujours savoir où se trouve son ennemi. L'avoir dans le dos dope la panique. Ses cheveux blonds semblent peu épais. Ils vivent leur vie dans ce qui devait hier être un carré court discipliné. La frange est un chouïa longue et dissimule un peu trop son regard à mon goût. Je ne saurais lui donner un âge... la petite quarantaine peut-être...
D'un seul coup, comme poussée par un ressort, elle se précipite dehors. Je la vois par la porte vitrée, tirer sur sa clope et faire les 100 pas.
Cette femme me met mal à l'aise. Son mal-être est communicatif. Il court dans l'air et rebondit contre les murs. Son agitation fait mal au ventre.
Elle est de nouveau assise, mais ses jambes tressautent. Elle se ronge les ongles. Son téléphone se met à chanter, il m'a semblé reconnaître Claude François, mais je n'en mettrais pas ma main à couper. Elle répond : "Oui... non... non... NON... oui" et raccroche. Sa bouche tremble. Elle se lève, me donne du sourire triste, forcé et s'en va précipitamment, sans demander son reste. J'ai envie de la suivre, mais je n'ose pas. De toute façon, je ne la vois plus devant la porte vitrée.
Le barman sort de la cuisine avec le sandwich qu'elle avait commandé et m'interroge du regard. Je lui fais signe qu'elle est partie. Il tourne les talons en maugréant.
J'essaie de chasser le petit sentiment de culpabilité désagréable qui s'accroche à mes cils et me plonge dans la correction de ce bouquin écrit avec les pieds. Quand tout à coup, j'entends des rires. C'est elle et un homme qui viennent de s'asseoir à la même table qu'elle occupait seule 10 minutes plus tôt. Elle semble rajeunie. Son visage est lumineux, ses cheveux plus épais et je vois ses dents blanches. Le type parle tout bas et déclenche son hilarité. Le barman dépose le sandwich devant elle en tirant la tronche. Ce n'est qu'un sandwich ! ai-je envie de lui dire, mais à quoi bon.
Ma curiosité maladive me dévore, alors je tends mes oreilles hyperacousiques et chope des bribes de phrases : "... j'ai eu peur... rien ? vraiment ? ... merveilleux... trop heureuse... chouette... oui... oui... oui..."
On peut tout imaginer : qu'il a eu un accident sans gravité... qu'il est guéri d'une maladie vicieuse... qu'il a échappé à une maladie vicieuse... qu'ils ont cru avoir ramené des punaises de lit... que sa femme n'a rien découvert... qu'elle a tout découvert et s'est barrée... qu'elle a tout découvert et qu'il s'en est débarrassé dans la Garonne après l'avoir découpée en morceaux...qu'il n'a plus de morpions...
On peut tout imaginer. Et c'est pour cette raison que j'aime autant Les bars, à défaut d'aimer Les gens. Ils sont tous des chapitres en train de s'écrire. On peut y réinventer La vie, à l'envi.
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