Les héros de l'aube

Publié le par La Zitoune

Les gens qui se rendent à la salle de sport de grand matin se saluent avec déférence. Ils se regardent du coin de l'œil, avec un respect un chouïa affecté. Ils se prennent pour des sortes de héros de l'aube, à l'heure où blanchit la campagne. 

Se lever comme le Soleil pour bouger sa déliquescente carcasse et éviter que le Temps, ce fumier, ne la ramollisse trop vite demande une prodigieuse volonté et crée des liens invisibles, au sein de cette toute petite communauté des gens qui se rendent à la salle de sport de grand matin.

Comme il n'y a presque personne à cette heure indue, tout le monde peut voir tout le monde, quel que soit l'endroit de la salle où il/elle a décidé de contracter ses muscles et de gifler à sa façon le Temps, ce fumier.
Alors tout le monde a peur d'être pris en flagrant délit de non-respect des règles d'hygiène et chacun nettoie l'appareil de torture qu'il s'apprête à quitter avec une ferveur proche du zèle.

À ce sujet, j'ai pu constater de mes yeux (une paire appareillée) que la communauté du soir est beaucoup plus sale que celle du matin. C'est un fait indéniable. Vos cris d'orfraie n'y pourront rien changer. En fin d'après-midi, la salle se transforme en fourmilière et chaque membre est dans les starting-blocks, prêt à se ruer sur l'appareil convoité qui va (enfin c'est pas trop tôt !) se libérer. Nettoyer sa sueur est le cadet de ses soucis.

De grand matin, il règne comme une ambiance de conquérants. Le simple fait d'avoir réussi à s'extirper du plumard pour se traîner dans ce temple de la courbature est une aventure en soi et une sorte d'exploit. Avant même d'avoir commencé la séance, on est déjà content de soi.

À cette heure-ci, il n'y a personne pour surveiller les entrées, le bip de la carte posée sur le tourniquet est le seul témoin de la réalité des abonnements.
La moyenne d'âge est assez élevée. Rien d'étonnant, ces salauds de jeunes, narcissiques, au corps flambant neuf, défiant toute loi de la gravité, préfèrent s'exhiber (en legging fluo ou short moule-bite) lorsqu'il y a foule.

Ce matin, j'ai pris place sur un vélo elliptique, avec un livre lu dans les oreilles. Devant moi, Fabien rame à grande vitesse. Chaque fois qu'il tire sur le bazar, il avance de quelques millimètres. À ce rythme-là, il devrait être à Castelnaudary sur les coups de midi. Il se tord le visage sous l'effort et sa langue rose dépasse de ses dents. Il sue comme un cochon, ce gros dégueulasse. Il goutte sur le front et les tempes. Je ne vous parle pas des petits bruits qu'il fait ni de son souffle rauque, vous pourriez penser que je refais ma vie avec un sanglier ou, compte tenu de ses origines, un phacochère.

Une dame, un tantinet liquide, prend place à côté de moi. Mais pourquoi ??? Il y a 12 appareils libres, pourquoi elle choisit celui qui est juste à côté de moi, bordel de pompe à chiottes ?!
Je la salue avec un sourire de grand matin, c'est-à-dire un demi-rictus sans les dents. Elle me répond par un hochement de tête, qui fait virevolter sa queue de cheval. Puis je détourne le regard. Faire la conversation est la dernière chose dont j'ai envie là tout de suite.

Les gens qui se rendent à la salle de sport de grand matin se saluent avec déférence. Ils se regardent du coin de l'œil, avec un respect un chouïa affecté. Ils se prennent pour des sortes de héros de l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, alors qu'ils ne sont même pas de simples héros de l'Aude.

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Publié dans Mes réalités

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