La dame aux chiens
Ce matin, j'ai croisé une dame qui promenait quatre chiens, tous plus vieux, pelés et déglingués les uns que les autres. Elle-même n'était pas en forme olympique. On sentait bien que chacun de ses pas ravivait des douleurs. Son squelette en S semblait ankylosé. Ses mouvements rigides, comme entravés par des excrétions osseuses, lui donnaient l'apparence d'un automate un peu rouillé. Ses genoux pointus étaient très en avance sur le reste de son corps et paraissaient fuir ses pieds.
Toute mal fagotée, avec des vêtements élimés et froissés, qui - un jour - avaient dû être à sa taille et colorés, on l'aurait crue tout droit sortie de la gueule d'une vache.
Comme à eux cinq ils occupaient tout le trottoir, je me suis collée le dos à la vitrine du boulanger et j'ai patiemment attendu que le convoi exceptionnel passe, les genoux en éclaireurs, les quatre corniauds à la traîne.
La dame m'a remerciée d'un hochement de tête qui ressemblait plutôt à un tremblement, puis un sourire triste - non, pas triste... - un sourire extrêmement las s'est dessiné sur son visage incroyablement ridé. Cette petite pomme fripée au teint jauni a dû passer sa vie au soleil d'Occitanie, me suis-je dit.
Il se dégageait une telle fragilité de l'ensemble du tableau, sur ce petit trottoir, dans cette chaleur étouffante, cette moiteur, que je m'attendais à quelque chose. À quoi je ne sais pas, mais à quelque chose.
Que le convoi s'emballe, tiré par les chiens ? Vu l'état de l'attelage... c'était juste impossible.
Que la dame aux chiens casse ou s'effrite ?
Qu'elle tombe sur la chaussée, pulvérulente ? Ça... en revanche...
Heureusement, rien de tout cela n'est arrivé.
Elle a juste laissé quelques étrons fumants derrière elle. Mais comment lui en vouloir ?
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