L'aide-soignant (le malotru) 

Publié le par La Zitoune

Portrait

 

Lundi, 6 h. J'ai le sommeil plus léger qu'un ULM. En temps normal, un pet d'insecte me sort de la torpeur, alors compte tenu du barouf dans le couloir de l'hôpital... j'étais réveillée bien avant que l'énergumène n'entre dans ma chambre comme un courant d'air froid. Il y a une caméra branchée 24 h / 24 devant chaque lit. C'est la règle dans cette unité de soins intensifs neuro-vasculaires. Ça fout les chocottes ce truc, hein ? Soins intensifs neuro-vasculaires... Brrr... Quand le brancardier m'a fait rouler à l'horizontale et que j'ai vu où il m'emmenait, j'ai sérieusement commencé à réfléchir au don d'organes... et à ce que je devais absolument dire à ceux que j'aime avant de plier bagage. Moi excessive ? Penses-tu !

 

L'énergumène est donc entré dans ma chambre, sans doute après avoir vu à l'écran que j'étais réveillée, sans frapper ni crier gare. Il m'a déplu direct. Je ne saurais trop dire pourquoi. L'aplomb du suffisant peut-être. Son air de coq. Une attitude hautaine et inappropriée le matin à 6 h dans un service de cérébro-lésés. Oui, je sais, j'exagère un poil, mais ça m'amuse. 😁

 

Donc, il entre, il parle parle parle, et me demande si j'ai bien dormi comme s'il me donnait un ordre. Je réponds non, puisque les soignants ont ri fort devant ma porte jusqu'à 1h 30 du matin pour fêter le départ d'une collègue. Il me rétorque avec une moue dédaigneuse et un volume sonore élevé :

 

"Ah ben ouais hein ! I me font marrer les patients ! I s'imaginent qu'i sont à l'hôtel ! C'est pas un hôtel hein ! C'est L'HÔ-PI-TAL ! Oui, dans un hôpital, y'a du bruit ! Ben ouais ! On a fait des admissions cette nuit, ma p'tite dame !"

 

😵‍💫 Comment vous dire ? J'avais dû dormir deux ou trois heures cumulées, j'étais lessivée, exsangue, éprouvée de la veille, anxieuse, et l'autre il me parle comme ça au saut du lit. Enfin non justement, pas au saut du lit, mais dans un lit qui n'est pas le mien, avec des fils multiples qui me relient nuit et jour à une machine bruyante qui m'empêche de me déplacer librement, dans une chemise de nuit que même ma grand-mère avait plus moderne, qui se ferme avec deux misérables boutons-pression, au risque de me retrouver nue au moindre faux mouvement, avec une soif inextinguible, une faim de loup et une grosse envie d'uriner ! Alors c'est sorti en ligne droite, sans filtre, à la one again :

 

"Vous allez me parler autrement vous ?! Je ne suis pas votre p'tite dame ! Vous essayez de me faire croire que vous faites des admissions en pleine nuit dans un service de neurologie en hurlant de rire et en racontant des blagues de Q dans le couloir, c'est ça ? Plus c'est gros plus ça passe comme on dit ? On n'est pas à l'hôtel ?! Vous pensez que je m'amuse ici ? Vous n'avez jamais honte de rien vous ?! Eh bien moi j'ai honte pour vous !"

 

J'étais comme en transe. Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas énervée comme ça. Je sentais mes joues bouillir et la machine a affiché 118 battements cardiaques par minute ! 😂 Je l'ai séché le pauvre pépère ! Il avait l'air penaud et n'a plus rien dit, m'a pris du sang (2 tubes), la température (dans l'oreille !) et a filé la queue entre les jambes (...). Sa tête à claques avait totalement disparu et laissé la place à un visage contrit. On aurait dit un enfant de 10 ans qui s'était pris une charge par sa mère parce qu'il n'avait pas rangé sa chambre, alors qu'il a plutôt la grosse cinquantaine. J'ai presque culpabilisé. Presque. 

 

Et c'est là que c'est devenu amusant. Il a commencé à revenir sans cesse dans ma chambre, sous de nombreux prétextes, parfois fallacieux. Et toujours il frappait à la porte et attendait mon autorisation pour entrer. La première fois, il est venu me "rebrancher" après mon passage à la douche, sans que j'aie à appuyer sur la sonnette. À peine sortie de la salle de bains qu'il était déjà là les fils à la main, avec le sourire. Je me suis dit qu'il avait dû me voir à l'écran... Puis il a fait de multiples courbettes et ne savait plus quoi faire pour être agréable. Tellement que c'en était gênant. Et vas-y que je te montre comment tu peux mettre la radio sur l'écran de télé, et que je te file un produit pour te rincer la bouche, une nouvelle chemise de nuit avec trois boutons-pression au lieu de deux, et que je te propose de te prendre en photo avec ton bavoir, et que je cours te chercher un yaourt, et que je te raconte ma vie et cherche à te faire rire, ... Ses remords m'ont  touchée, j'vous jure ! Je m'en voulais d'avoir été si sèche. 

 

Le plus drôle, c'est quand je l'ai vu arriver avec un lecteur CD et un disque de harpe relaxante. Très bonne idée d'ailleurs, j'ai pioncé une heure sur le fauteuil. C'est mon propre filet de bave et mes ronflements qui m'ont réveillée, la tête basculée en arrière, la bouche ouverte. Ça m'a fait beaucoup de bien. C'est chouette la harpe ! 😅

 

Ainsi, toute la journée, il m'a tourné autour, prêt à me rendre des services que je ne demandais pas. Au retour de l'IRM, il m'a vue sur le fauteuil roulant et s'est précipité dans ma chambre. Et, se rendant compte que je tremblais comme une feuille, il a fermé la fenêtre et m'a proposé une couverture. Je n'avais pas froid, j'étais juste sous l'après-coup de l'émotion de cet examen bizarre où tu dépends tellement des autres qu'il faut creuser tout au fond de tes tripes pour trouver la confiance en autrui et, surtout, la rationalité nécessaire pour ne pas partir en vrille et prolonger inutilement le déplaisir. Non, Zitoune, on ne va pas t'oublier ici, un hôpital ne ferme jamais, voyons ! Non, Zitoune, il ne va pas y avoir une attaque terroriste alors que tu ne peux pas sortir seule de cette machine pour te cacher dans un placard ! Non, Zitoune, il ne va pas y avoir une coupure de courant ! Non, Zitoune, tu ne peux pas suffoquer, il y a plein de trous partout ! Coincée sous ce casque de foot américain, 10 petites minutes qui m'ont semblé une éternité, j'ai puisé dans mes réserves déjà bien taries. J'ai marché mentalement dans la campagne. J'ai même fait/imaginé la rando avortée de dimanche ! 😋 Alors après l'examen... j'ai laissé filer le trop-plein, ne contrôlant plus le débordement. Mes nerfs ont défait tous leurs nœuds en même temps. Au XIXe siècle, on m'aurait fait respirer des sels. Plus tard, on m'aurait cataloguée dans la rubrique : hystérique. 🤪

 

Et il était là, avec mon plateau repas réchauffé pour l'occasion, tout embêté pour moi. Aux petits soins. J'en ai profité pour demander du rab de fruit. J'ai flippé et vite placé Fabien dans la conversation, pour lever toute ambiguïté. On ne sait jamais avec les masochistes... Je ne voulais pas qu'il se fasse des films. J'ai vu trop de documentaires ou de fictions dans lesquels un type jette son dévolu sur une femme au hasard et se persuade qu'il lui plaît. Il doit avoir drôlement faim le gars ! J'ai une tronche de déterrée, le dessous des yeux violet, les cheveux comme un balai brosse, et je ressemble à un sac à patates dans cette chemise de nuit ! D'habitude aussi, mais là c'est encore pire. 😆 Oui, le pépère a la dalle. 

 

Voilà l'histoire. Comme quoi... ne pas se laisser maltraiter peut parfois rendre leur humanité aux gens. J'espère que ça servira à d'autres. Il a dû avoir peur que je me plaigne en haut lieu. C'est ce que je me suis dit au début de la matinée. Il ne me connaît pas après tout. Mais il a été le même jusqu'à son départ vers 19 h. Donc c'était autre chose. Il y a une souffrance dans cet homme-là. Elle est palpable. Elle suinte. Le recadrer lui a sans doute permis de se souvenir qu'il a affaire à des gens fragilisés, inquiets pour ne pas dire en panique, dépersonnalisés parce qu'à moitié à poil dans des tenues ridicules où on te voit la culotte quand tu vas aux toilettes. C'est comme si la prise de conscience et la culpabilité d'avoir été odieux avec moi lui avaient fait ressurgir son empathie en hibernation. D'un coup. Comme s'il s'était reconnecté à lui-même. Ça peut secouer. Mais c'est toujours bénéfique, à terme. C'est ce que je crois en tout cas. On ne va pas bien quand on s'est soi-même perdu de vue. 

 

Pour le reste, je passe mon tour.
On est quittes. 😁

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L'aide-soignant (le malotru) 

Publié dans Mes réalités, Portraits

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