Pétrichor
La personne que j'accompagne vient de s'engouffrer derrière des portes coulissantes. Je n'ai pas le droit d'aller plus loin. J'irais bien marcher autour de la clinique, pour que le temps passe plus vite, mais il pleut comme vache qui pisse. Bon ben salle d'attente des accompagnants alors. Je déteste ce genre d'endroit. Ça pue l'angoisse en général. Ouben ! C'est bondé ma parole. Ça fait la queue devant la machine qui distribue des barres chocolatées et des sodas. Bizarrement, la machine à café est disponible. Je dois bien avoir 2 € qui traînent dans une poche. Noir... noir... noir... noir bordel ! Mais c'est dingue comme c'est devenu compliqué d'avoir un simple café noir ! Sans lait, sans caramel, sans sucre, sans ceci et sans cela, enfin ! Zut... je vais devoir le boire debout...ou alors je m'assois par terre... Allez hop ! C'est fait. D'ici je vois tout le monde.
Un type lit le dernier Nothomb, celui qu'elle m'a dédicacé. Mon sourire intérieur s'éteint en regardant un autre individu se gratter le nez. Le sagouin a le doigt enfoncé jusqu'à la première phalange et vas-y qu'il le tourne dans le sens des aiguilles d'une montre. Ensuite, il se frotte l'index et le pouce au-dessus de ses cuisses et il recommence. C'est fascinant de constater à quel point il se contrefiche qu'on le voie faire. Tiens... il se lève et s'en va. Une dame très gentille me montre le fauteuil vide et m'invite à m'y installer. Je fais un signe de tête pour la remercier et décline sa proposition. La conscience tranquille, elle s'assoit, et moi je réprime un haut-le-cœur en imaginant les boulettes qui risquent de s'accrocher à ses vêtements.
Tiens... j'ai reçu un SMS : "J'attends à poil dans mon pyjama bleu. On est 7 dans le même état à attendre la prochaine étape. J'ai horreur d'être là !"
Une dame a fermé les yeux. Les pieds bien à plat sur le sol, les paumes de ses mains reposent sur le haut de ses cuisses, elle semble méditer. Je ne sais pas comment elle y parvient avec tout ce bazar ! Entre le bruit des machines, celui des conversations des gens qui passent dans le couloir, les ambulanciers qui hèlent, la musique d'ambiance horripilante et le son qui sort des portables des sans-gêne, je n'aurais aucune chance de m'assoupir. Oh... mais elle pleure en fait... en silence. Ça me remue les tripes. Je vais prendre l'air puisque la bienséance ne veut pas que je la serre dans mes bras.
À l'abri sous une espèce de auvent, deux femmes en blouse blanche fument une clope. Elles ont l'air éreinté de bon matin. Je les salue mais n'obtiens aucune réponse, même pas un regard. La plus jeune a des problèmes de voiture, la plus âgée parle de sa fille qui ne fout rien de rien à la fac. Eh oui ! les soignants peuvent aussi s'encrasser les poumons, être tout à fait impolis, et ils ont les mêmes soucis que tout le monde. On a parfois tendance à l'oublier.
Retour dans la salle d'attente. Ouben ! Il n'y a plus personne ! Juste un monsieur âgé qui comate dans le fauteuil au matelas de crottes de nez. J'entends John Irving qui m'appelle dans mon sac.
Une dame s'assoit à côté de moi et engage directement la conversation avec mon profil, sans se soucier du fait que je suis plongée dans le monde de Garp. Un vrai moulin à paroles. Elle se raconte en long, en large et en travers, je connais tous ses bobos depuis la naissance. J'ai la tête farcie comme chaque fois que je me sens utilisée sans mon consentement. Il n'y a aucune altérité dans sa démarche. Elle n'imagine même pas une seconde que moi aussi j'attends quelqu'un. Je prends congé au milieu d'une phrase. Peu lui chaut, elle la termine au moment où je bifurque dans le couloir. Non mais je rêve ! J'avais plus de patience avant, avec les égoïstes égocentrés. Maintenant, je ne prends même plus la peine de les recadrer. Trop d'empathie tue l'empathie, alors je leur montre mon dos qui s'éloigne.
Ah non ! Pas lui ! Il va encore se curer le nez dans le sens des aiguilles d'une montre ! Je retourne dehors, je préfère encore friser sous la pluie.
Oh là là... et lui là, il fume sa clope sous la flotte en tenant sa potence de l'autre main, les embouts dans son nez sont reliés à sa bouteille à oxygène dans son dos... Cette dissonance est l'une des choses les plus tristes qu'il m'ait été donné de voir. L'homme est si fragile dans son incohérence. Il ressemble à un oiseau aux ailes brisées, à la merci du moindre chat errant et sans pitié. Ça fait mal. Je n'aurais jamais pu être soignante. Mon incapacité émotionnelle aurait été dangereuse, en plus d'être une tare. Heureusement que tout le monde n'est pas comme moi. J'admire ceux qui savent doser.
Yes ! On me dit dans l'oreillette que les portes coulissantes vont à nouveau s'ouvrir. Et que tout va bien. 😊
Il pleut. Ça sent bon le pétrichor !
Il faut cultiver notre jardin. ❤️
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