Chiffonnade
Ils sont là, devant nous. On écoute tous ce merveilleux saxophoniste, qui balance de la joie dans tout le village de Montolieu. Quel talent ! La musique a ce pouvoir incroyable de pacifier les âmes tourmentées. On devrait obliger "les grands" de ce monde à écouter de la musique plusieurs fois par jour.
Après une période de canicule, pour moi très difficile à supporter, j'ai presque froid ce soir, mais je m'en délecte. Je ne suis définitivement pas une fille du Sud. Baigner dans mon jus, le souffle court et le cerveau tout ramollo, ce n'est vraiment pas mon truc ! Bronzer à se faire cramer la peau non plus. Trop hypocondriaque et trop la bougeotte pour tout ça. J'ai beau avoir des ancêtres italiens, il y a méprise sur mon intérêt solaire. J'apprécie Râ, mais pas quand il prend toute la place et s'insinue dans le moindre recoin. J'aime l'automne, l'hiver, le froid, la neige, le givre, le vent, les raclettes et les flambées. Si ça se trouve, je suis adoptée et on ne m'a toujours rien dit ! En même temps, le Martiniquais lui-même a reconnu que cette chaleur étouffante et moite n'était pas des plus agréables. J'ai bon espoir qu'on remonte vite fait bien fait sur la carte de France... Oslo ou Nuuk m'iraient bien.
Donc, disais-je avant toutes ces digressions futiles, ils sont là, devant nous. Un couple récent, j'en mets ma main à couper. Ils se dévorent du regard et se parlent sans interruption. De temps en temps, ils se lèvent pour danser. Deux êtres abîmés. Il suffit de constater les stigmates de la vie sur leur peau. Elle paraît brûlée, froissée comme du papier cuisson qu'on maltraite pour mieux l'étaler sur la plaque du four. Ils sont l'un et l'autre très maigres. Ils s'enfilent les verres d'alcool comme s'il s'agissait de ne surtout pas revenir à la réalité. Il est grand, surtout ses pieds, nus, recouverts d'une corne épaisse peu ragoûtante. Ses cheveux blonds sont en bataille. Son regard est triste et contredit sa bouche, qui sourit à sa douce. Elle a le cheveu long, terne, gris, emmêlé. Un nez crochu qui s'encastre bien dans son visage. Elle aurait pu être très vilaine, mais ce n'est pas le cas. Elle rayonne de bonheur. Certains hommes savent faire ça aux femmes.
Ils se partagent une frite maison à la façon de la Belle et le Clochard et rient de bon cœur. Je ne peux m'empêcher de les observer. Ils sont dans l'axe des musiciens, l'alibi rêvé.
Fabien tape la discuss' avec Philippe, son ancien prof de guitare. Puis ce dernier se dirige vers le groupe et s'installe derrière la contrebasse. Ça alors... il joue fichtrement bien pour un guitariste ! Je crois que cet instrument a toujours été mon préféré avec le violon. Sa voix grave me chahute.
Nos deux tourtereaux ont entamé une sorte de danse de la pluie. Ils bougent tellement les bras qu'on s'attend à les voir s'envoler, tandis qu'un pigeon profite de leur absence à table pour leur piquer une frite, à terre.
Ils sont là, devant nous. Leur plaisir d'être ensemble transpire et fait du bien à regarder. Ils sont tout chiffonnés par l'existence, c'est évident. Parfois, la vie accorde des répits, des repos, qu'il faut savoir saisir à bras le corps, tout décharnés soient-ils.
Le saxophone pousse un long cri déchirant dans la nuit qui tombe. La contrebasse est là, discrète et pourtant omniprésente. Le batteur se régale. Les gens applaudissent. La musique tel un onguent antibiotique, une pommade à l'arnica, une nécessaire addiction dans un monde brutal.
Une chouette soirée, comme on les traque.
/image%2F1180522%2F20250724%2Fob_1f5464_1000017358.png)