Tête-à-tête

Publié le par La Zitoune

Je pousse la porte du salon de coiffure. Elle est très lourde. Des clochettes tintent, je m'imagine au milieu d'un troupeau de vaches dans les alpages suisses. L'endroit est absolument magnifique : murs en pierre, fer forgé, immenses tableaux colorés, on se croirait dans une galerie d'art. Il n'y a aucun client et aucun bruit, à part celui du ventilateur qui tourne, accroché comme un forcené au plafond.

 

Je décline mon identité en précisant que j'ai conscience d'avoir 10 minutes d'avance. Le type m'accueille comme si j'étais une très importante personne, un tantinet obséquieux. Il empeste l'alcool à un mètre, me dit avec une voix pointue de déposer mon sac à main LÀ et me montre où m'asseoir avec autorité. Il a des tics de bouche et tortille un peu du Q tout en battant des mains.

 

Je gamberge à 200 à l'heure. Confier ses cheveux et donc sa tête à un coiffeur éméché est assez délicat, quoi qu'on en dise. Je reste ou je m'en vais ? me demandé-je à l'intérieur de moi-même. Allez ! Je reste ! Hélène m'a affirmé que le mec est très bon dans sa partie, qu'il pratique des tarifs très raisonnables et qu'il aurait bossé pour des célébrités parisiennes avant de venir s'enterrer à Carcassonne. Quelle pimbêche cette Hélène quand même ! Mais compte tenu de ma tignasse rebelle pour ne pas dire revêche, ça se tente. Donc, je décide de rester et de lui faire confiance, quoi qu'il m'en coûte. S'il est nul et qu'en sortant d'ici je ressemble à un épouvantail à moineaux, je pourrai toujours me défouler sur Hélène. J'adore ça me défouler sur Hélène ! 😆

 

Le merlan vient de littéralement m'arracher mon chouchou sur la tête. Maintenant, il regarde ma volumineuse chevelure broussailleuse comme s'il avait vu le diable en personne. Et il commente tout haut, comme si je n'étais pas présente :
"Non mais qu'est-ce que c'est que ÇA ?!! QUI a fait ÇA ?! C'est quoi ÇA ??? Une CA-TAS-TROPHE ! Qu'est-ce que je vais faire avec ÇA moi ?!"
Je sens que je vais passer un bon moment... Il est drôle ! Je ris tellement que je ne parviens pas à lui répondre. Et il a tellement raison, le dernier coiffeur que j'ai vu a fait n'importe quoi... Long dessus, rasé dessous, ni fait ni à faire... 

 

On parle. Il a compris ce que je veux, il est d'accord avec ce que je veux, à condition qu'on fasse ce qu'il veut ! 😂 J'ai montré trois modèles. Il a écarté le premier comme si j'avais perdu la raison, en me prenant mon téléphone des mains, et m'a informée sur un ton péremptoire qu'il allait faire un mélange des deux autres, à sa sauce de merlan. J'ai dit "O.K.". Il a répondu : "Tu me fais confiance ?" J'ai dit : "Vas-y ! Fais-toi plaiz !" Il a répondu : "Shampooing !" en faisant vibrer mon fauteuil pour que je me lève. 

 

Mais quel moment délicieux ! Il me masse le crâne en silence. J'ai failli m'endormir ! Je sens tout mon corps se détendre jusqu'aux doigts des pieds en éventail ! C'est très parigot de masser le crâne des clients. Il a gardé des habitudes. J'adooooooore ça !

 

Nous voilà revenus devant sa magnifique table en verre et fer forgé en forme de fleur. Je lui dis qu'elle est très belle, tout comme son salon, il répond sans appel : "JE SAIS !"
Je me marre. Il m'exhorte à me calmer. Je me marre deux fois plus fort. Il se marre avec moi. Et il attaque ma coupe, après m'avoir tourné la tête dans tous les sens pour trouver l'inspiration et savoir par quel bout attaquer le chantier. Heureusement, je ne suis pas un flacon et j'ai le cou bien vissé.

 

On dirait qu'il peint un tableau, coud un vêtement ou élague un arbre, ou les trois en même temps. Il manie fort bien les ciseaux. Je ferme parfois les yeux, on ne sait jamais... Une heure de coupe ! Il a taillé dans la masse, j'ai perdu pas mal de branches. Je me sens beaucoup plus légère. J'aime beaucoup ce qu'il a fait ! Un très bon coiffeur, assurément. Compétent, drôle et pompette. 

 

Il me dit que j'ai gagné 10 ans et que plus jamais il ne veut me voir avec une coupe qui  me mémérise. J'éclate de rire devant tant de franchise. Il semble content de lui. Je le remercie pour ce bon moment passé en sa compagnie et cette nouvelle tête qui me donne un coup de peps. Il frétille du croupion. Il a cancané sur des collègues coiffeurs de la ville, se décrit lui-même comme une peste, mais il sait ce qu'il vaut comme professionnel et claironne en prenant une posture de petit marquis, main sur la hanche : "J’ai ma clientèle ! moi Madame ! Y'en a même qui viennent de Béziers et de Foix !"

 

Je me suis retenue de lui claquer la bise avant de partir. 
Je n'ai pas de chute pour ce post...
Je voulais juste fixer ce moment dans ma mémoire, parce que les vrais originaux se font trop rares à mon goût, et qu'ils me font toujours un bien fou dans ce monde décoloré.

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Tête-à-tête

Publié dans Mes réalités

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