CPH

Publié le par La Zitoune

Alors nous y voilà. C'est le jour de l'audience. Je suis dans l'enceinte du tribunal. Il y a des flics partout. Une histoire de drogue qui aurait mal tourné à Carcassonne... Je demande au barbu qui ausculte mon sac où se trouve le conseil de prud'hommes. Il fait passer une radio du thorax à mon Eastpak puis m'indique une grande porte en bois sculpté. Je la pousse. Il y a foule. Mais madame P. n'est pas encore là.

14 h pétantes, l'appel est fait. Comme la pimbêche d'avocate de la partie adverse est en retard, mon affaire sera traitée en dernier. Super ! Je suis curieuse d'assister aux joutes verbales des avocats présents.

Tout d'abord, le cas d'un homme accusé de harcèlement sexuel par plusieurs membres de son équipe. Il a l'air abattu, limite apathique, paumé, peut-être dépressif. Son avocate le défend vraiment bien. À ce stade, on est convaincu d'une cabale contre lui, jusqu'à ce que l'avocate de l'employeur se lance à son tour dans l'arène. Elle distille savamment le doute, petite touche par petite touche. Crescendo. C'est terrible... Je suis bien aise de ne pas avoir à prendre une décision concernant ce pauvre hère.

Deuxième affaire, c'est une femme cette fois-ci, qui accuse son boss de harcèlement sexuel. Deux avocats emphatiques s'étripent dans les règles de l'art oratoire. La défense a de la bouteille, genre pas loin de la retraite. C'est la vieille école, il déambule devant les conseillers, en faisant des moulinets avec les bras. Il s'écoute parler plus que de raison. Sa prosodie est assez chiante. Son phrasé ampoulé. Un mauvais acteur. Sa cliente est raide comme la justice et ne peut s'empêcher de hocher la tête pour approuver tout ce qu'il déclame. Puis c'est au tour de l'avocat de l'employeur. Un grand bonhomme assez vilain avec une coupe au bol dégarnie au sommet, qui ne déambule pas lui, et parle beaucoup plus simplement, mais qui démonte le "truc" d'une main de... maître. Dire qu'il a ridiculisé la femme est un euphémisme. Elle s'est ratatinée sur elle-même au fur et à mesure de sa diatribe et prend nerveusement des notes, sans doute pour se donner une contenance. Je n'aimerais pas être à sa place... Cette nouille a accusé son boss de harcèlement sexuel, PUIS l'a invité à aller voir une expo un dimanche... et il a une preuve ! Elle ne serait pas un peu tarte, elle ?! Le baveux la fait passer pour une érotomane procédurière. Ça ne m'étonnerait pas qu'elle fasse appel puis se pourvoit en cassation. Tout dans sa posture montre qu'elle ne reculera devant rien. Pour l'heure, elle est mal barrée... 

Tiens... ma pimbêche aux ongles rouge sang est arrivée. Impossible de la louper, ses talons hauts claquent dans l'allée centrale. En retard et peu discrète. Tout pour plaire, la morue. Je la regarde pour la saluer... parce que je suis polie et qu'elle ne me fait pas peur, mais elle m'ignore superbement. Je prends son cinéma comme un très bon signe pour moi. Ça me fait même sourire en coin. Elle a peut-être un problème de vision périphérique. Et c'est là que je croise son regard méprisant, qui ne l'embellit pas. Plus elle insiste dans la condescendance, plus je souris et affiche une tête à baffes. Elle lâche l'affaire puis fait semblant de consulter ses dossiers en tournant bruyamment des feuillets. Elle est mignonne... 

Les conseillers font une pause. Je relis mon texte une dernière fois pour l'avoir bien en bouche. Le stress me saute dessus d'un coup. Je ne m'y attendais pas. Il va falloir parler fort, les bancs sont loin des conseillers dans cette salle d'audience, et ne pas bafouiller. Je dois convaincre. Je me suis chronométrée à la maison... j'en ai pour 7 minutes montre en main, sans précipitation. Fabien m'a surentraînée durant plusieurs jours en me posant toutes les questions pourries que son cerveau tordu avait imaginées (ou les questions tordues de son cerveau pourri... je ne sais plus !). Il a joué l'avocate adverse, le juge, le conseiller, le tout en version psychopathe agressif et surtout de mauvaise foi. J'ai vécu le pire at home, ici ça devrait être un camp de vacances. J'étais moins préparée pour le Grand oral lorsque j'étais étudiante. Et j'ai un avantage indéniable, qui rend fort : je ne mens pas. La pimbêche si.

C'est notre tour. On me donne la parole en premier. Logique puisqu'on est là à ma demande. Je me lève et sens mes jambes se ramollir. Mon cœur s'emballe. Je le rattrape comme un cheval au galop. Bien dressé, il se calme. Je respire par le ventre, avale le chat que j'ai dans la gorge et c'est parti ! La présidente hoche ostensiblement la tête lorsque j'aborde le sujet des deux uniques et miséreux documents de complaisance fournis par la partie adverse : deux témoignages de la... même personne 🥴... membre de la direction 🥴... et sans pièce d'identité 🥴... Je demande leur retrait parce qu'ils ne sont pas probants voire douteux. C'est le moins que l'on puisse dire. Hop ! le dossier de la pimbêche est vidé de son piètre contenu en un éclair. Dire qu'elle a été payée pour faire ce job... Elle ne s'est pas foulée, la grognasse... C'est du foutage de gueule. Je serais l'employeur, je rechignerais à régler ma note. Je l'observe de profil. Elle tire une tronche de six pieds de long. On dirait qu'elle coule sur sa robe satinée. Elle fond, mais c'est vrai qu'il fait chaud dans cette salle d'audience. 

C'est à la baveuse de plaider. Je me rassois. Elle se lève. Sa première phrase contient une grossière erreur que je rectifie d'un mot. Elle me hurle dessus pour m'ordonner de me taire quand elle parle. Les quatre visages médusés des conseillers valent leur pesant d'or. Cette femme semble être ma meilleure carte pour gagner la bataille. Qui l'eût cru ? Sans exagérer, elle a tenu le crachoir à peine deux minutes, pas plus. Et voilà c'est déjà fini ! Elle n'a rien dit qui aurait nécessité que je reprenne la parole et les conseillers n'ont posé aucune question. Ils doivent avoir tout ce qui leur faut. Mise à disposition le 12 mai. On verra bien. J'y crois, parce que j'ai toutes les raisons d'y croire. Ce n'était pas un dossier compliqué. Même si émotionnellement c'était tout de même prenant, je me suis bien amusée et ne regrette pas du tout d'y être allée sans baveux, surtout avec mon étudiant en droit (gratuit) à domicile. 😁
J'ai appris plein de choses. Oui, c'était une bonne expérience. Reste à savoir si elle sera lucrative. 😆

La prochaine fois, j'essaierai les assises ! 😜

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Publié dans Mes réalités

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