Eloge de Marcel Gotlib
Bien connu des bédéphiles, Marcel Gotlib, né en 1934, a toujours dessiné. Ses parents, des immigrés juifs hongrois, le laissaient peinturlurer les murs de l'appartement familial. Comptable le jour (mais où était la conseillère d'orientation ?!), il suit des cours d'arts appliqués le soir et fait du théâtre amateur le dimanche.
Embauché en 1962 au journal Vaillant (qui deviendra Pif), il créera Nanar, Jujube et Piette. C'est dans cette série que va apparaître Gai-Luron : un chien mal-aimé, drôle et tout mou.
Gotlib rêve tellement de travailler à Pilote qu'il osera tenter sa chance en 1965. C'est ainsi qu'il commencera sa collaboration avec René Goscinny (son père spirituel) sur les Dingodossiers. Puis, dès 1968, ce sera la série des Rubrique-à-brac ; il travaille seul, dix heures d'affilée, fume deux paquets de clopes par jour dans une pièce mal aérée. Selon ses propres aveux : il est dépressif, migraineux et insomniaque. Comme il s'auto-dessine avec son duffle-coat et sa couronne de lauriers, le public commence à le reconnaître dans la rue. Il devient une star. Sa fameuse Coccinelle est née : cette petite bête hilarante mène sa vie au sein des albums, indépendamment de l'histoire principale. Une histoire dans l'histoire.
Gotlib scénarise alors les Clopinettes pour Nikita Mandryka, Cinémastock pour Alexis et invente Hamster Jovial dans Rock and Folk. Et, en 1972, avec Claire Bretécher et Mandryka, il crée L'Echo des savanes. On peut dire que le dessinateur explose et se débride à ce moment-là ; il y va à fond sur les blagues de Q, Dieu, la scatologie, tout ce qui est, de près ou de loin, politiquement incorrect. Il donne des grands coups de tatanes dans les tabous. Les lecteurs jubilent. Toujours en 1972, il conçoit Superdupont : un bon vieux franchouillard.
En 1975, il fonde Fluide glacial avec un pote d'enfance. On y découvre ses éditos complètement déjantés et son personnage Pervers Pépère, qui m'ont fait hurler de rire pendant toute mon adolescence (après aussi, et maintenant encore !). La même année, il coscénarise Les vécés étaient fermés de l'intérieur avec Patrice Leconte. Il lui est arrivé à plusieurs reprises d'apparaître en tant qu'acteur dans des films.
Gotlib a reçu de nombreuses récompenses et notamment en 1991, le grand prix du Salon international de la bande dessinée d'Angoulême. En 1993, il publie J'existe, je me suis rencontré : oeuvre dans laquelle il raconte de manière humoristique sa vie d'enfant juif pendant l'Occupation ; son père est mort à Buchenwald et lui-même, qui portait l'étoile jaune, a été caché pour échapper à la persécution antisémite.
Comme ce dessinateur de génie fut assez prolifique, je ne peux pas tout citer mais, en plus de tous les albums déjà énumérés, mentionnons tout de même Trucs-en-vrac, Rhâ-Gnagna et Rhââ Lovely. Pour tout voir clique ici : link
Depuis 1984, il est à la retraite et a passé du temps sur le divan pour soigner sa dépression. Il n'a plus d'idées pour dessiner confie sa fille. Et, quand on lui demande ce qu'il fait de ses journées, Gotlib répond qu'il s'emmerde (sic). Le génie comique trouve souvent ses racines dans les zones d'ombre... L'auteur, on comprend pourquoi, est un tantinet torturé. Il dit : Si on attache une certaine crédibilité aux théories de Freud, ce qui est mon cas, ce n'est pas la peine d'aller voir un psychanalyste pour comprendre qu'un type qui a perdu son père à l'âge de 8 ans passera sa vie à le chercher.
Sa façon de dessiner est reconnaissable entre mille, extrêmement détaillée, précise, son univers est unique, souvent initiatique, ses personnages sont complexes. Il y a autant à lire qu'à regarder dans ses albums. Ce ne sont pas des BD qu'on lit d'une traite avant de se coucher, il faut du temps, de la concentration, et une chambre insonorisée aussi. Chaque publication comprend une foultitude de petites histoires. Son français est on ne peut plus châtié. Il casse les codes : les proportions ne sont pas toujours respectées, les personnages sortent des vignettes voire dégoulinent sur la page, ils s'adressent au lecteur, et sont déguisés en n'importe quoi d'une case à l'autre. Il décline le même thème, par exemple Isaac Newton et la découverte de la loi de gravitation universelle après avoir reçu une pomme sur la tête, jusqu'à épuisement (un petit relent de Queneau et de ses Exercices de style ?).
Marcel Gotlib sature ses dessins de références cinématographiques, littéraires, picturales, de multiples renvois culturels, pour notre plus grand bonheur. Oh My Got qu'il est bidonnant !
Et, en plus de son goût pour l'autoportrait (mâchoire carrée, lunettes fumées, nez écrasé), il a souvent caricaturé des gens célèbres ou de fiction dans ses albums, ou encore des collègues dessinateurs, ses complices pour beaucoup. Je me souviens d'une vignette où des auteurs de BD, Gotlib lui-même, Alexis, Fred, Edika, Mandryka, Reiser, etc., étaient entassés dans des toilettes. Un grand moment !* [Paraît qu'il y a eu des querelles et des tirages de museaux entre eux, dans la vraie vie, mais c'est ch**** à raconter, et puis on s'en tamponne les coquillettes.]
* J'ai un gros doute tout à coup... je me demande si ce n'est pas plutôt un dessin d'Edika... Bah ! je vérifierai à l'occaz, et je vous dirai. A moins que vous ne sachiez...
J'ai un excellent souvenir d'un cours d'échecs donné par le professeur Burp (dans Trucs-en-vrac tome 1). Un prof désopilant ! On se retrouve sur l'échiquier avec des pièces vivantes, qui parlent et commentent la partie.
Ce formidable artiste est athée, anticonformiste, comique, mais aussi satirique. Un king du 9ème art, révéré par ses pairs. Il a révolutionné, dans les années 60-70, le monde de la bande dessinée. J'affectionne par dessus tout ses calembours grotesques. Gotlib a la particularité (intelligente) de se moquer de son propre humour, noir et grinçant, qu'il qualifie de "glacé et sophistiqué". Gotlieb signifie "aimé de Dieu", je vous laisse en tirer les conclusions, et écrire votre propre bulle.
Voir également Eloge d'Edika : http://zitoune.over-blog.fr/article-34493174.html
