Escapade culinaire
Mère et fille, nées accidentellement le même jour du mois de juin, décident de fêter leurs anniversaires en ripaillant dans un auguste restaurant de leur ville de province, un "gastro" comme on dit. Un effort léger de toilette pour ne pas passer pour des bouseuses, pas de petit déjeuner pour garder de la place pour midi et avoir faim, et les voilà parties en salivant. Gastronomes d'un jour, gastronomes toujours.
L'accueil n'est pas trop ampoulé, le patron invisible mais néanmoins réputé est en cuisine, sa femme est de bonne humeur ; paraît que ce n'est pas tout le temps le cas... Ca sent bon partout. Le serveur, chic, barbu et pas trop coincé, nous dirige vers une table très joliment dressée ; les couleurs sont agréables, le design des chaises ne les empêche pas d'être confortables, les verres tintent bien.
L'apéro maison me monte directement à la cervelle (Campari, blanc de blancs, quartier d'orange) ; Mother, quant à elle, descend sa Suze tel un inoffensif Perrier citron. Pas de gâteaux à apéritif bourratifs, mais une ch'tite mousse de poisson goûteuse sur son lit de sauce tomate, qui glisse tranquillement du palais jusqu'à l'estomac. Mise en bouche prometteuse.
Un verre de Bordeaux à se taper le Q par terre de volupté accompagne une tripotée de petits légumes divers et variés / langoustines décortiquées pour moi, et un duo de foie gras chaud et pas chaud pour Mother. Fouya c'est savoureux ! Un vrai moment de plaisir sensoriel. Ca éclate sur la langue et dans la tête. Le ventre est à la fête.
Les personnes autour de nous sont manifestement pétées de thune, des retraités aisés aux manières affectées, des P.-D.G en pause déjeuner. Ca ne m'empêchera pas de saucer mon assiette jusqu'à la dernière goutte. Jamais compris ces simagrées ridicules qui consistent à laisser partir à la poubelle quelque chose de délicieux sous prétexte que ça fait pauvre de lécher la vaisselle. Oh mon Dieu ! le serveur a fait tomber une lichette de vin rouge sur la nappe blanche immaculée !
Le plat arrive, gambas pour l'une, ris de veau pour l'autre. La présentation, les couleurs, le fumet, le service, la fraîcheur, les saveurs, tous les sens sont en éveil (enfin quatre sur cinq, puisque la musique des aliments n'est pas audible par le commun des mortels).
Bien au-delà de la gourmandise, le dessert est une explosion des papilles : un moelleux au chocolat, une glace à la framboise et au poivron, des mignardises. J'ai mis du temps à me décider à avaler la dernière bouchée de chocolat fondu, je ne voulais pas que ça s'arrête ! Un avant-goût de Paradis, qu'on dégusterait même sur la tête d'un loqueteux pouilleux et syphilitique. Mother ne dit plus rien, la véritable délectation s'associant toujours au silence.
La petite bougie en sus, rappelant qu'on n'a pas tous les jours 70 ans, a touché qui de droit (et aidé à faire (un peu) "passer" l'absence involontaire du fiston (et frérot)).
Du vrai café tout droit sorti d'une cafetière italienne clôture ce délicat repas.
Un gros pourliche au serveur, qui s'incline bien bas, manifestement touché. On l'entend penser que "ce ne sont décidément pas les plus riches les plus généreux". Il a raison !
La patronne, tout en allégeant avec dextérité mon compte bancaire, se plaint des gens qui lui arrachent Ses fleurs sur la devanture de Son restaurant (sic) ; tout en déplorant que la police ne circule pas dans les rues 24 h / 24 pour alpaguer les ivrognes qui sortent de boîte de nuit, elle annonce qu'elle remplacera les plantes vandalisées par des marguerites en plastique (re-sic). Je pense alors avec compassion à mon végétal préféré, pauvrette à collerette, qui va en voir passer du notable...
Le chef est aux fourneaux, nous n'aurons pas le loisir de lui dire combien il nous a fait plaisir ; l'artiste reste au piano, comme le peintre reste à sa toile.
Mais que fait le Guide Michelin ? Et l'étoile alors ?!
Je ne comprends pas qu'avec un mari pareil, un cuisinier haut de gamme comme il y en a peu, sa femme ne soit pas obèse. Je serais éléphantesque à sa place. M'amusant intérieurement, je le lui dis alors qu'elle nous tient crânement la porte. Flattée, la taulière me répond, altière, en tirant sur sa petite robe noire en même temps qu'elle rentre son bedon : "Je fais beaucoup de vélo".
Sur ces bonnes paroles, nous dirigeons notre organe principal de la digestion vers le canapé, pour une sieste méritée.
Happy birthday to you Mum !

Voir Eloge de my mother : http://zitoune.over-blog.fr/article-eloge-de-my-mother-53412245.html