Gândhî ou l'éveil des humiliés / Jacques Attali
Jacques Attali, dans ce livre paru en 2007, a décortiqué Gandhi jusqu'à la moelle.
Il s'était déjà attaqué à trois hommes hauts en couleur : Karl Marx, Blaise Pascal et François Mitterrand, dont il a été le conseiller pendant près de vingt ans.
A la fac, j'avais eu l'occasion de plancher sur des textes ardus de ce docteur en économie, et ma foi ç'avait dû me dégoûter parce que je n'avais plus jamais rien lu de lui. Il a pourtant écrit des romans. Puis, en attendant un train il y a quelque temps, après avoir acheté Picsou pour mon fils au kiosque de la gare, j'ai cherché un bouquin pour moi et suis tombée sur la biographie de Gandhi écrite par ce monsieur au visage ingrat mais au gros cerveau. Faut reconnaître qu'Attali est assez fascinant. Gandhi et Attali se ressemblent physiquement. Non ? Bon.
Pour écrire ce livre, ça lui a pris quatre ans, il a dû éplucher des milliards de documents, faire d'énormes recherches, voyager et rencontrer des gens. Il a également dû faire des choix entre des versions souvent contradictoires des mêmes événements. Le résultat est très convaincant.
Rafraîchissons-nous la mémoire : dès le milieu du XIXème siècle, l'Inde est officiellement rattachée à la couronne britannique et est même la plus riche de ses colonies. Sur le très long terme, une conscience nationale va se développer, grâce à l'organisation de mouvements groupant la majorité des hindouistes - avec à sa tête Gandhi et Nehru - et une minorité de musulmans séparatistes - avec Jinnah.
C'est après la Première Guerre mondiale que Gandhi commence sa stratégie de résistance passive en ordonnant au peuple de manifester pacifiquement. Les campagnes de désobéissance civile se succèdent. Le mouvement national gagne en audience.
Au début des années 30, les Anglais réalisent que l'indépendance est inévitable. Ils veulent s'épargner une guerre de décolonisation et accordent une Constitution garantissant à l'Inde un statut beaucoup plus autonome. En 1937, le parti de Gandhi obtient une majorité écrasante aux élections, mais l'avocat Jinnah lance l'idée de réunir dans un même pays le Pakistan, les musulmans du Bengale et ceux du bassin de l'Indus. S'en suivront des émeutes violentes entre hindous et musulmans.
La Seconde Guerre mondiale attise encore les mouvements nationalistes. C'est le parti travailliste anglais qui accordera l'indépendance à l'Inde. Elle sera effective après des mois et des mois de discussions, qui déboucheront sur la partition de l'Inde en 1947. Un Etat majoritairement musulman, le Pakistan, est créé à côté d'un Etat majoritairement hindou. Partition tant redoutée par Gandhi, qui avait prédit qu'elle ne règlerait pas le problème de la violence religieuse. En effet, on assiste à une grande vague de migration, moins par conviction patriotique que pour fuir les atrocités : 9 millions d'hindous quittent le Pakistan, tandis que 6 millions de musulmans partent d'Inde. Au moins 500 000 personnes trouveront la mort au cours de massacres intercommunautaires.
Gandhi sera assassiné en 1948 par un hindou nationaliste, qui le tenait pour responsable de la partition de l'Inde et donc de son affaiblissement.
Nehru gouvernera de 1947 à 1964 et l'Inde s'engagera dans la voie du socialisme et du non-alignement. Sa fille - Indira Gandhi (la fille de Nehru pas de Gandhi...) - sera au pouvoir de 1966 à 1984, année de son assassinat par un membre autonomiste de la secte sikh. Hindous et musulmans n'ont toujours pas fini de se déchirer de nos jours. Il n'y a qu'à voir le Cachemire... on ne peut pas dire que ce soit la région la plus politiquement stable au monde.
Que nous apprend Attali ?
Né en 1869, Gandhi ne brillait pas en classe et n'était pas du tout un meneur dans les cours de récré. Très susceptible, il se plaignait de tout et la moindre critique lui tirait les larmes. Obligé de se marier à 13 ans, il se découvre sexuellement frénétique et luttera toute sa vie contre ses pulsions. Il deviendra même abstinent, faisant un lien entre sexualité et violence. Ce petit homme aux grandes oreilles a d'abord été un avocat nerveux, chétif, poltron, timide, et pas vraiment doué pour plaider.
Il part faire des études en Angleterre puis vivre en Afrique du Sud en abandonnant chaque fois femme et enfants pendant des années. On ne peut pas dire qu'il ait activement participé à l'éducation de sa progéniture (4 enfants). Ensuite, il les trimbalera d'Inde en Afrique du Sud, sans se préoccuper des répercussions sur la vie de famille ou leur scolarité. Sa femme n'avait qu'une illusion de choix... et a déménagé de nombreuses fois sans que son avis ne compte vraiment.
Végétarien pour obéir à un serment fait à sa mère, il découvre plus tard que c'est aussi une discipline du corps et de l'esprit, laquelle va transformer sa vie.
C'est en Afrique du Sud que la politique deviendra sa passion, qu'il commencera à prendre de l'assurance et à bien gagner sa vie. Il militera pour les droits civiques des Indiens dans ce pays. La morale est en train de l'envahir. L'indianité suivra.
C'est seulement autour de 35 ans que l'avocat devenu mondain commencera à devenir le porteur d'une utopie. Son ascendant sur lui-même et sur les autres ne cessera alors de grandir. Le petit homme timide deviendra quelqu'un de doux, aux gestes amples et lents, riant d'un rien, fragile et rayonnant.
Il fera sa première grève de la faim pour des raisons politiques et non religieuses en 1913 et, durant sa vie, mènera 11 jeûnes. Certains seront suivis mondialement. C'est un point clé pour lui : jeûner pour expier ses propres fautes et forcer les autres à réfléchir aux leurs. Il se défend d'y voir un quelconque chantage.
La marque de Gandhi : désobéir, c'est agir sans violence. Les actes de désobéissance civile se succéderont. Il ira 12 fois en prison, ce qui représentera un total de 5 années de sa vie.
Une méthode appliquée sans jamais y déroger : Ne jamais humilier l'adversaire, surtout lorsqu'il est affaibli.
Des bouts de ce que pense Attali : La plupart des grands hommes ont changé le monde par leur action, Gandhi l'a fait par ses idées. Nelson Mandela m'a parlé de lui dans sa période sud-africaine. Gandhi était son maître à penser, il lui a appris le courage de ne pas se rebeller en prison, à trouver sa force intérieure par ses techniques de méditation, de recherche de soi et d'espérance. Il s'identifiait à lui.
L'Inde a puisé en Gandhi l'objectif d'une immense fierté nationale, un refus de l'humiliation, mais pas les moyens qu'il propose pour l'atteindre.
Il a été le créateur de l'identité indienne, dispersée entre 450 principautés et plus encore de langues et de dialectes. Il donne sa réalité à une nation. Il le fait grâce à une célébrité acquise, par les médias, dès ses luttes pour les droits des Indiens émigrés en Afrique du Sud. En Inde, il fait tout pour attirer l'attention : des grèves spectaculaires, la photo majeure, pensée sinon posée, lors de la Marche du sel (lutte contre la taxe sur le sel), les jeûnes, les voyages, etc. Il est certainement le premier, avant Hitler, à utiliser les médias, la polémique, le débat et, surtout, l'image. Vêtements traditionnels, pieds nus, bâton, lunettes bizarres... tout cela est construit, il invente une silhouette qui incarne l'Inde. L'Inde qu'il faut vêtir à l'indienne, pour qu'elle soit plus qu'une copie de son maître. C'est un grand tacticien aussi. Il déclenche des grèves contre l'industrie du textile... qui le finance. Et elle paie quand même, parce qu'elle a besoin de l'indépendance et qu'il en est l'acteur majeur.
Il invente une Inde imaginaire où les intouchables ne le sont plus, où hindouistes et musulmans vivent en paix, où il n'y a que des végétariens qui jeûnent plusieurs fois par semaine et respectent la continence, où chacun règle ses problèmes hors de la violence. Gandhi est surtout un homme de vérité absolue, qui dit ce qu'il pense, commettant parfois des erreurs incroyables, comme cette lettre à Hitler où il essaie de le raisonner... Un monument de naïveté - il s'en est d'ailleurs excusé.
Il avait un très grand respect pour les partis politiques, même s'il en était distant. La démocratie était pour lui un choix évident. Surtout, Gandhi incarne la nation, la mère, par ses jeûnes, par le sacrifice absolu.
Il a un charisme, une force extraordinaire qui pousse même des gens qui n'ont rien à gagner à son action à le suivre aveuglément. Il écrit beaucoup, rit sans cesse, rayonne, crée dans un petit groupe ou dans une foule un état de jubilation. C'est un petit homme qui rit, affirme qu'il dit la vérité et se pose en martyr. « Je dis la vérité, venez avec moi et, sinon, je vais mourir pour vous. »
C'est Jésus avec le langage universel en moins - il ne s'adresse qu'aux Indiens, même pas aux Noirs, quand il est en Afrique du Sud - avec en plus une rouerie tactique que n'avait pas Jésus... Et puis Gandhi avait le goût du martyre : l'idée de mourir assassiné lui plaisait beaucoup. Il aurait signé pour la mort qui fut la sienne : au sommet de sa gloire, assassiné, et l'Inde existe. Mais il aurait peut-être préféré mourir un peu plus tôt, pour ne pas voir la partition. De 1920 à 1945, l'Inde, c'est Gandhi.
Nehru venu d'une haute caste, a forgé une Constitution pour le pays ; Gandhi, venu d'une caste inférieure, en est l'ADN.
L'histoire du pays, c'est être d'abord orphelin de Gandhi, le garder une quinzaine d'années comme père de la nation, puis s'en éloigner tout en l'idolâtrant. Comme Marx, il existe plus par le schématisme de ses disciples, par la vulgate gandhienne que par son oeuvre réelle, mal connue. Cet enseignement simplifié est fondamental dans la constitution d'une élite juste après l'indépendance.
Il est moins nécessaire ensuite parce qu'il embarrasse ! Pour construire une puissance nucléaire, la non-violence gêne. Le rejet de la modernité gêne pour développer le pays. Quand on veut une industrie, Gandhi gêne.
Gandhi n'est pas responsable du retard de l'Inde qui n'a décollé que dans les années 1990. C'est la faute de la classe dirigeante : la société s'est contentée d'une apparence de démocratie, mais n'a pas remis en question l'ordre social profond, les castes.
Gandhi enseigne que rien ne s'obtient si on ne le conquiert soi-même. Il installe l'Indien comme acteur social, qui peut changer les choses, plus par la manifestation que par le vote, d'ailleurs. Et il apprend aux Indiens à toujours se méfier du pouvoir. Mais, s'il a bougé les masses pour faire partir l'Anglais, il n'a vraiment influencé que la petite bourgeoisie, dont il venait et qui a structuré le pays, sans vraiment convaincre le peuple, qui le connaît peu. Sa pensée est une pellicule sur la société indienne, et même les intouchables, dont il se souciait beaucoup, avaient un autre leader.
Gandhi est immense. On ne comprend rien au monde d'aujourd'hui si l'on ne comprend pas le monde vu par Gandhi dans la première moitié du XXème siècle. Il incarne l'humiliation de presque toute l'humanité par une poignée de Blancs, symbolisée par la scène où il est jeté du train à son arrivée en Afrique du Sud. C'est l'Histoire telle que l'a vécue l'immense majorité des humains, mais pas nous, les Occidentaux : nous sommes du côté des humiliants, confrontés aux héritiers des humiliés. Il est « l'éveilleur des humiliés ». Et, en cela, il annonce le siècle qui commence et ses menaces, en même temps que ses réponses (non-violence, identité, etc.).
En tant que personne, Gandhi est un monstre, comme tous les grands personnages. Sa monstruosité est d'abord dans sa rouerie, dans sa capacité à utiliser les uns contre les autres, à manipuler ses amis, à se servir de la vérité de façon brutale.
Ensuite, il y a l'ambiguïté sexuelle de Gandhi : il fait très tôt l'apologie de la continence, mais vit souvent avec deux ou trois femmes, toujours jeunes, et dort parfois avec elles, tous nus. C'est une épreuve qu'il s'impose, mais il cède assez souvent, et s'inflige ensuite un jeûne en pénitence !
Il a joué Nehru l'hindou contre Jinnah le musulman, même s'il a rêvé jusqu'au bout d'éviter la partition. Il aimait beaucoup Jinnah, mais c'était son contraire, ou plutôt ce qu'il aurait pu devenir : Jinnah, c'était l'Anglais, milliardaire, qui respectait et méprisait Gandhi. Lequel soutenait Nehru.
La modernité de Gandhi, c'est l'importance donnée aux humiliés. Le moteur de l'Histoire n'est plus l'argent ni l'exploitation par l'argent, c'est l'humiliation. Il nous amène à considérer que notre monde, celui de Ben Laden et de bien d'autres, est l'héritier de millénaires d'humiliation, dont trois siècles par la faute de l'Occident. Mais, en prônant la non-violence comme réponse, il est plus que moderne, il est d'avant-garde. La réponse de l'humilié, pour Gandhi, est non pas d'aller prendre la richesse de l'humiliant, mais de retrouver ses racines pour se séparer de lui ; être différent, pas rival. C'est le coeur de sa pensée et c'est très moderne : si chacun est rival de chacun, la violence est partout. Donc, la non-violence passe par la différence.
Gandhi est un écologiste fanatique depuis son enfance. Le mot qui me vient le plus souvent sous la plume, c'est « végétal » ; Gandhi est un « vert », au sens premier du terme. Il est pour l'agriculture la plus pure, pour le coton qu'il porte, pour la nourriture qu'il mange. Il en fait sa marque dès son premier voyage à Londres, puis celle de l'Inde. Son écologie est plus que politique, elle est identitaire.
Un homme seul peut changer le monde par ses idées. La violence n'est pas la seule attitude possible de l'humilié. Il pose les questions fondamentales du lien entre identité et uniformité et entre humiliation et non-violence : la question du terrorisme est là.
Mais il en laisse une autre sans réponse : y a-t-il une défense de l'identité qui ne soit pas une apologie de l' arriérisme ?
Un Gandhi revisité, dans sa version humaine. C'est vrai qu'on oublierait volontiers que ce grand personnage de l'histoire, qui a tellement marqué le monde et surtout l'Inde (dire qu'il n'a jamais eu le prix Nobel de la paix !), est bien un être humain avec des défauts et des qualités. Attali l'a ramené au statut d'être humain - exceptionnel certes, mais d'être humain tout de même - et c'est ça qui m'a particulièrement plu dans ce livre : c'est tout sauf une hagiographie.
Attali a osé émettre des critiques sur cette légende, sur un mythe. Mohandâs Gândhî n'était pas un dieu, ni même un demi-dieu, mais un homme. Et un despote à ses heures.
Après cette lecture, on l'aime encore plus qu'avant.
Vous pouvez le rencontrer, sans rendez-vous, au musée Grévin. Même en cire, on a envie de lui faire un bisou.
Lire La lettre de Gandhi à Hitler : http://zitoune.over-blog.fr/article-la-lettre-de-gandhi-a-hitler-50815875.html et Jacques Attali, Attila, même combat ? : http://zitoune.over-blog.fr/article-attali-attila-59067608.html
