It's a free world ! / Ken Loach
Après Sweet Sixteen (cf. billet du 17 septembre 2010), voici It's a free world ! (2007) du même Ken Loach - ce réalisateur anglais radical, tellement en colère contre la société libérale et "le miracle anglo-saxon". L'Angleterre est le royaume de la flexibilité, des emplois précaires, du marché dérégulé, pire qu'aux Etats-Unis, sous le règne de Margaret Thatcher, de Tony Blair, ... Ce système économique d'une violence inouïe laisse des gens sur le carreau, des pauvres, des ouvriers, des chômeurs, des exploités et aussi - comme dans ce long-métrage - des travailleurs immigrés. Loach est l'avocat des "petits", il voue son art à réveiller les consciences. Film après film, il met les pieds dans le plat. Plus on connaît ce cinéaste, moins on a envie d'aller vivre en Angleterre... et plus on appelle à la vigilance en France.
Angie (Kierston Wareing) est chargée de recruter de la main-d'oeuvre bon marché en Pologne pour son patron londonien. Elle s'adresse à des gens désespérés, qui vivent dans une région économiquement sinistrée, prêts à tout pour nourrir leur famille qu'ils laissent au pays. Angie bosse dur pour obtenir une promotion, mais cette jolie blonde décolorée se fait virer sans états d'âme après avoir jeté un verre d'alcool à la figure de son collègue, qui trouvait normal de "lui mettre une main au panier". Endettée jusqu'au cou, privée de la garde de son fils qui vit avec ses grands-parents, elle oublie sa situation quelques heures dans les bras de Karol, un charmant Polonais fraîchement recruté. Entracte dans une vie de cauchemar récurrent, puisqu'elle a exercé d'innombrables boulots en 10 ans.
Cette combattante, prise à la gorge, formatée par la société pour chercher le profit coûte que coûte, va rebondir et convaincre Rose - sa colocataire et néanmoins amie - de monter leur propre cabinet de recrutement. Angie achète une moto, sillonne les routes, vêtue de cuir, pour démarcher les entreprises et chercher des immigrés en règle prêts à travailler - qu'elle triera chaque matin, dans une arrière-cour, comme du vulgaire bétail.
Dans un premier temps, le système ne permet pas aux deux entrepreneuses de rester dans la légalité, elles dissimulent leurs gains et s'arrangent des taxes. Rose a peur. Angie lui promet qu'elles seront bientôt en règle avec les impôts. Parallèlement, Jamie, le fils d'Angie, fracasse un camarade de classe. Un enfant en souffrance, pris en otage par la société, aimant de toutes ses forces sa mère, qui ne baisse pas les bras. Cette dernière est coincée entre des services sociaux inquisiteurs et des parents culpabilisateurs, ignorants des difficultés sociales et économiques de leur époque. La mère est sévère, niant presque les efforts insensés de sa fille pour s'en sortir, comme s'il suffisait de le vouloir pour y arriver. Le père - quant à lui - ancien docker syndicaliste, a vécu la période faste des acquis sociaux ; il n'a pas conscience de ce nouveau monde libéral, impitoyable, individualiste, qui nécessite de ne pas être trop scrupuleux avec les moyens utilisés pour parvenir à se faire une place dans la société. Il n'a même pas idée du cynisme de cette politique qui broie les hommes... et sa fille.
Un matin, Angie renvoie sans ménagement un clandestin iranien. Prise de remords, elle tentera de le sauver lui et sa famille de la misère et du désespoir. On aime cette femme généreuse.
Les affaires commencent à fonctionner jusqu'au jour où Angie se fait escroquer par un entrepreneur en faillite. Elle ne peut pas payer les ouvriers. Après avoir échappé au lynchage, aidée par Karol, elle envisage de recommencer son business ailleurs, n'écoutant que sa propre volonté de s'en sortir. Rose trouve qu'elles auraient pu payer avec leurs propres deniers les travailleurs trompés. Angie s'en moque, ne pensant qu'à sa propre survie et à son fils. Sa morale commence à s'effriter, elle a sauté la marche. On aime déjà moins cette femme devenue égoïste.
Afin de rebondir, elle envisage de faire venir des travailleurs ukrainiens et, pour pouvoir les loger, dénonce des sans-papiers aux autorités, sous l'oeil effaré de Rose. Celle-ci sort de la voiture, au bord de la nausée, et s'en va après lui avoir dit qu'elle n'a plus envie de la connaître. Angie va faire expulser de pauvres gens, dont la famille iranienne qu'elle avait elle-même installée dans une caravane du camp qu'elle convoite. Elle a franchi la ligne du défendable : désormais, elle exploite encore plus pauvre qu'elle. On n'aime plus cette femme sans coeur.
Elle va se faire rouer de coups dans la rue, par l'un de ceux qu'elle n'a pas pu payer. La scène est terrifiante, l'actrice exceptionnelle. Jamie sera menacé, elle sera ligotée à une chaise par des hommes cagoulés, dépouillée de ses économies, devra rembourser sa dette aux travailleurs immigrés, qui la considèrent comme une traîtresse. Ils n'en peuvent plus de se faire avoir.
Un ultime rendez-vous avec Karol nous permet de comprendre qu'elle ne peut pas envisager le bonheur avec quelqu'un, même plus le temps d'une soirée. Il lui propose de lui préparer un plat typique de son pays avant de repartir chez lui, en Pologne, écoeuré par l'Angleterre et le regard des gens sur lui dès qu'ils entendent son accent. Elle refuse l'invitation, lui dit qu'elle l'a rencontré trop tard dans sa vie, alors qu'elle est trentenaire.
Les images finales nous montrent Angie en Ukraine, recrutant des travailleurs pour l'Angleterre, acceptant des pots-de-vin d'hommes et de femmes désoeuvrés pour payer sa propre dette et se sauver elle et son fils. En tant que spectateur, on a lâché Angie au fur et à mesure de ses choix, mais jamais complètement. On la déteste tellement moins que la sauvagerie de ce système qui l'a fait basculer dans le camp des ordures. Elle est une victime.
Après avoir vu ce plaidoyer pour un autre monde, chaque consommateur ne pourra plus jamais feindre d'ignorer que ce qu'il vient d'acheter à la boutique du coin existe peut-être au prix des larmes, de l'humiliation, de l'exploitation d'autres êtres humains malchanceux d'être nés ailleurs, au service d'un pays qui ne peut pourtant plus se passer d'eux. On vomit le mythe du capitalisme.
Voir Sweet Sixteen du même réalisateur : http://zitoune.over-blog.fr/article-sweet-sixteen-57220016.html