Le miroir de Tarkovski

Publié le par La Zitoune

Un autre Tarkovski, autobiographique. C'est ce que le réalisateur russe confiera à Yves Mourousi, sur un plateau de télévision en 1978 :

http://www.ina.fr/video/CAA7801492001

Tarkovski veut toucher l'âme du spectateur, il cherche le contact, selon ses propres mots. La poésie n'est pas un genre pour lui, mais un état d'esprit, une manière de voir le monde. N'oublions pas que son propre père, Arseni Tarkovski, était un poète. De nombreux poèmes de cet auteur ponctuent ce film et sont lus en voix off par Arseni lui-même.

Le miroir (1975) aura mis trois années à nous parvenir, le temps que les autorités russes se décident à le débloquer.

L'histoire en trois mots : Aliocha, quarantenaire malade, se souvient de sa mère jeune, de sa maison d'enfance en rondins - une datcha* - en pleine nature, de l'abandon de son père pendant de longues années, de son retour après la guerre ; il fait des parallèles entre ce qu'il a vécu enfant, les rapports parentaux, et sa situation actuelle avec son ex-femme et son fils, avec qui le dialogue est difficile. On ne voit jamais Aliocha adulte, on l'entend seulement. Il se souvient de sa mère à travers le visage de son ex. La même actrice joue les deux rôles. Freud, lève-toi !

Plusieurs événements historiques nous apparaissent dans des documentaires en noir et blanc. La mémoire d'Aliocha et la mémoire collective s'emmêlent. On voit des scènes de la guerre d'Espagne, des images des mouvements de l'armée russe pendant l'offensive allemande, de la prise de Berlin, du cadavre de Hitler, de la bombe atomique, ...

A plusieurs reprises, des bourrasques agitent la nature et déplacent des objets. Comme un souvenir qui réapparaîtrait soudain ? dépoussiéré ? un coup de balai sur la mémoire ? Ceci n'est qu'une interprétation toute suggestive. Freud, recouche-toi !

On entend toujours une sonnerie de téléphone dans les films de Tarkovski ; en tout cas dans les trois que j'ai vus jusque-là*Aliocha dit à sa mère à l'autre bout du fil quelque chose comme : Les mots sont amorphes et ne permettent pas de dire tout ce qu'on ressent. C'est pas faux !

La musique est partie prenante de ce long-métrage : du Pergolèse, du Bach, du Purcell, qui stressent un chouïa le spectateur. La musique baroque vrille un peu les nerfs... les miens en tout cas. On comprend que l'introspection, les flash-back sont compliqués et demandent un effort à Aliocha, donc au metteur en scène. Cette oeuvre est plus rapide, plus rythmée que Nostalghia ou Stalker, plus colorée et plus confuse aussi. Je ne suis d'ailleurs pas certaine d'avoir tout compris... Un ballet entre le passé et le présent, un écheveau à démêler en se concentrant.

L'esprit russe est difficile à capter, il faut avoir les sens bien ouverts, et l'esprit aussi. Ce monde est tellement hermétique pour un occidental. Tarkovski nous donne toujours à le contempler, au premier sens du terme, en y bourrant du sens, du sens et encore du sens.

Par contre, l'universalité du poids de la mémoire qui induit chez chacun d'entre nous, et malgré nous, des comportements est très simple à capter. Tarkovski aurait vécu l'accouchement de cette oeuvre comme une thérapie ; il dit : En terminant Le miroir, mes souvenirs d'enfance qui m'avaient poursuivi et hanté pendant des années disparurent d'un coup, comme s'ils s'étaient évaporés. Et je cessai enfin de rêver à la maison où j'avais vécu tant d'années auparavant.

La création artistique et ses bienfaits... Dire qu'on s'allonge chez le psy alors qu'il suffirait de faire un film ! :-)) Freud, rhabille-toi !

Ingmar Bergman, fan inconditionnel de Tarkovski, a dit : Quand je découvris les films d'Andreï Tarkovski, ce fut pour moi un miracle. Je me trouvais, soudain, devant la porte dont jusqu'alors la clé me manquait. Une chambre où j'avais toujours voulu pénétrer et où lui-même se sentait parfaitement à l'aise.

Le miroir n'a pas détrôné Stalker, mais m'a fait réfléchir, et c'est déjà pas mal.

Une datcha est une maison de campagne en Russie.

* Que ce soit dans StalkerNostalghia ou Le miroirle bruit de l'eau, du goutte à goutte, est également récurrent. L'humidité est omniprésente, sous forme de pluie, mais aussi de flaques. Si vous savez pourquoi, je suis preneuse de l'explication. Ca m'intrigue...

Du même réalisateur de génie, voir Nostalghia : http://zitoune.over-blog.fr/article-nostalghia-122677419.html et Stalker : http://zitoune.over-blog.fr/article-stalker-122237017.html et Andreï Roublevhttp://zitoune.over-blog.fr/article-andrei-roublev-122747237.html

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