Nuits blanches / Luchino Visconti
Luchino Visconti (1906-1976), réalisateur italien, issu de la haute aristocratie milanaise, a reçu une éducation religieuse rigide, mais aussi artistique ; il joue du violoncelle, va beaucoup au théâtre, à la Scala. Passionné par les chevaux, féru de Marcel Proust, il n'est jamais allé au bout de son rêve qui était de mettre en scène A la recherche du temps perdu. Dommage...
En 1933, il voyage en Allemagne nazie et en revient impressionné. Il ne se rend pas compte... Sa prise de conscience se fera à Paris, au contact du réalisateur Jean Renoir. Il sera proche du Parti communiste italien.
Ses débuts au cinéma en tant que réalisateur connaîtront la censure. Pendant la guerre, il cachera des clandestins et sera arrêté par la Gestapo. Témoin des tortures infligées à des amis, ses souvenirs douloureux se retrouveront dans Les damnés.
C'est environ à cette période qu'il acceptera son homosexualité.
Après la guerre, Visconti sera metteur en scène d'opéra et se tournera également vers le théâtre ; il laissera son empreinte dans ce milieu, sous forme de triomphes mais aussi de scandales.
En 1957, sort Nuits blanches, d'après Dostoïevski. Un film mineur dans sa carrière, mais loin d'être inintéressant. En noir et blanc, l'atmosphère y est envoûtante, l'éclairage remarquable. On se promène dans une ville posée sur des canaux, qu'enjambent des petits ponts.
On voit les décors, tout est presque trop parfait, mais on les oublie et on se balade avec les personnages, la nuit, dans une vraie ville. C'est l'effet que voulait obtenir Visconti, qu'on voit les décors sans les voir. C'est très réussi. C'est un très beau film, notamment grâce aux jeux d'ombres et de lumières qui sont somptueux.
Le personnage féminin surjoue beaucoup et rappelle parfois Gelsomina dans La Strada de Fellini. Elle agace un peu, pleurniche beaucoup, a l'air assez souvent idiot, mais on l'aime bien quand même ; sa sincérité finit par toucher.
Mario (Marcello Mastroianni), un beau ténébreux (c'est peu de le dire), rentre de week-end avec son patron et la famille de celui-ci. Il tarde à réintégrer sa pension et déambule dans les rues d'une ville dans laquelle il vient d'emménager. C'est la nuit. Il fait froid. Sur un pont, une demoiselle blonde, qu'il prend tout d'abord pour une prostituée, pleure toutes les larmes de son corps en faisant un peu de bruit. C'est Natalia (Maria Schell).
Son comportement est énigmatique : elle passe du rire aux larmes en un éclair (et se mouche fort dans un grand mouchoir blanc :-)). Mario, intrigué et attiré, insiste pour la raccompagner chez elle et obtient un rendez-vous pour le lendemain, sur le même pont, à 22 heures.
Mario a fait repasser son costume par sa logeuse, une gueularde bienveillante, pittoresque et assez drôle. Il compte bien séduire Natalia. Mais, celle-ci lui parle d'amitié et lui raconte son histoire : un homme (Jean Marais - beau à se damner) a loué une chambre chez elle, c'est-à-dire chez sa grand-mère aveugle. Ils sont tombés amoureux, mais il a dû s'en aller pendant un an pour une raison obscure. Ils se sont donné rendez-vous. L'année s'étant écoulée, Natalia passe des nuits blanches à l'attendre sur le pont.
Elle demande à Mario de porter pour elle une lettre à cet homme. Il accepte mais, déjà très amoureux, la déchire et la jette à l'eau. Natalia retrouve Mario le lendemain et, comme il ne lui dit rien, a bon espoir que l'homme, dont on ne connaît pas le nom, la rejoigne le soir-même.
En attendant, ils vont danser et s'amusent beaucoup. Ce sont les plus beaux moments du film, l'éclairage sur les couples qui dansent est tout simplement fabuleux, de l'art pur. Mais Natalia réalise que l'heure du rendez-vous est passée. Elle court jusqu'au pont, où il n'y a personne.
Malheureux, Mario se laisse accoster par une prostituée, puis se ravise. Natalia vient à sa rencontre. Il lui avoue ne pas avoir remis la lettre. Contre toute attente, elle lui dit que c'est peut-être mieux ainsi puisqu'elle a aimé quelqu'un pendant une longue année et qu'il s'en moque. Mario reprend espoir d'être aimé de cette jeune fille romantique, naïve, si différente de lui. Elle ne le rejette pas mais l'incite à la patience. Ils font un tour en barque, sous la neige, et semblent heureux. Très très jolis décors, vraiment.
Mais l'homme attend Natalia sur le pont. Mario, par amour, la laisse partir avec celui qu'elle aime.
Nuits blanches ne fut pas un succès à sa sortie. On lui a reproché de trahir le néoréalisme*, dont Visconti fut l'un des premiers représentants, pour un réalisme poétique. Les bien-pensants méprisaient ce cinéma esthétisant et théâtral, qu'ils considéraient comme guindé et trop maniéré. Ce n'est pas Les damnés, certes, ni un film qui vous habite jour et nuit, voui voui, mais tous ces griefs me semblent bien exagérés.
Pour moi, Nuits blanches restera un Doisneau qui bouge, un très joli film donc... mais ce n'est pas Les damnés, oui oui ! pfff... sont ch... les cinéphiles ampoulés, savent pas se détendre.
* Courant cinématographique italien apparu après la Seconde Guerre mondiale. Il privilégiait l'évocation de la réalité humaine et sociale. Son principal représentant est Roberto Rossellini.
Du même réalisateur, voir Les damnés, un pur chef-d'oeuvre : http://zitoune.over-blog.fr/article-les-damnes-123075596.html
