Sergueï M. Eisenstein
Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein (1898-1948) est THE cinéaste politique de la Révolution soviétique. On confond parfois les images de ses films et les photos d'archives, c'est pour dire. Il avait un objectif : éduquer les masses par le cinéma. C'est prétentieux mais louable.
Voici un extrait d'un article parlant de cet artiste mondialement connu et reconnu : "Né à Riga en Lettonie, devenu communiste, Sergueï Mikhailovitch portera toute sa vie le fardeau de sa condition de "gosse de riche". Son père, qu’il considère comme un traître, fuira la Révolution à l’arrivée de Lénine au pouvoir. C’est à Moscou, où il vient étudier le japonais, que le jeune Sergueï découvre le théâtre. Il le pratiquera de 1920 à 1924, en tant que décorateur puis comme metteur en scène dans une organisation chargée de diffuser la culture parmi les travailleurs. L’influence du futurisme, du cubisme et du rayonnisme est alors primordiale, à la fois dans les décors, l’histoire et la mise en scène, dans une négation totale de l’héritage culturel. De cette expérience théâtrale va naître toute sa pratique cinématographique ; il poussera à l’extrême toutes les facettes qu’il développa au théâtre. Son cinéma est l’opposé du réalisme tant dans le jeu des acteurs, qu’il demandait volontairement outré, que dans le montage, cette technique particulière au septième Art et qui caractérisera le cinéaste russe : "l’essence d’un film ne réside pas dans le contenu des morceaux tournés, mais dans la manière dont ils sont reliés"."
La quasi-totalité de ses longs-métrages sont muets et en noir et blanc.
Son premier film : La grève, sorti en 1924, met déjà en exergue l'importance du montage pour ce réalisateur, d'ailleurs souvent considéré comme "le père du montage".
Le résumé vite fait : on est en 1912, dans la Russie tsariste, la révolte gronde dans une grande usine de métallurgie du pays. Les ouvriers n'en peuvent plus de leurs conditions de travail et menacent de faire grève. Un ouvrier se suicide après avoir été accusé à tort de vol par un contremaître. C'est la goutte d'eau, les travailleurs manifestent dans la rue.
Les patrons, des caricatures de capitalistes, sont montrés comme des gros porcs costumés et cravatés, oisifs, qui boivent et fument des barreaux de chaise. L'un d'entre eux essuie sa chaussure avec la feuille de revendications des ouvriers en grève. Ils dégoulinent de mépris... de classe.
Les indications écrites tout au long des six parties, la musique qui rythme l'action, les mimiques outrancières des acteurs nous racontent une histoire sans paroles ; ce film est une leçon sur la grève, on y trouve des agitateurs, des meneurs, des mouchards, des vendus du patron, ... mais aussi des ouvriers aspergés au jet par une police impitoyable.
La dernière scène monte en parallèle un boeuf qu'on égorge à l'abattoir et qui se vide de son sang, et le massacre des grévistes par la police tsariste à cheval. C'est parlant, surtout pour un film muet.
Dans ses premiers films, Eisenstein n'utilise pas d'acteurs professionnels. Il ne retrace pas des parcours individuels mais traite plutôt de questions sociales, comme les conflits de classe.
En 1925, il réalise Le cuirassé Potemkine. Ce film mythique s'inspire de faits réels et comporte la célèbre scène du landau qui descend l'escalier.
Au mois de juin 1905, une partie de l'équipage du cuirassé Potemkine se révolte face aux officiers qui lui font subir des humiliations répétées, dont celle de manger de la viande avariée. On voit les vers ramper sur la bidoche. Beurk !
Le commandement décide l'exécution d'une vingtaine d'hommes, mais le peloton refuse d'obéir parce qu'un homme courageux a crié : "Frères ! Sur qui tirez-vous ?". Les marins s'emparent du bateau, c'est la révolte. A Odessa, un grand élan de solidarité unit les gens de la ville et les mutins du Potemkine. Mais, l'armée tsariste tire sur la foule rassemblée sur le monumental escalier du port.
D'autres bateaux sont envoyés en renfort mais ils décideront de s'allier aux mutins et ne tireront pas. C'est la fête sur le pont du cuirassé.
Ce film muet fut considéré en 1958 comme le meilleur de tous les temps par un échantillon de 117 critiques internationaux, lors de l'exposition universelle de Bruxelles.
En 1928, Eisenstein transforme La ligne générale, un film de propagande à la gloire de l'agriculture soviétique, en une mise en scène géniale. La séquence de l'écrémeuse est un morceau d'anthologie, sans parler de celle du "mariage" du taureau et de la vache, qui est à hurler de rire, ou encore celle dans laquelle les pauvres gens remplacent les boeufs pour tirer la charrue et son soc. La ligne générale, c'est celle que Lénine avait établie avant de mourir, celle du plan coopératif pour l'agriculture : Les petites exploitations paysannes isolées, aussi peu avantageuses et aussi arriérées que possible, doivent créer, en s'unissant progressivement, la grande exploitation agricole commune. C'est la nouvelle politique du parti.
Ce long-métrage se voulait un peu un documentaire : la misère règne dans les campagnes, beaucoup sont démunis alors que quelques-uns vivent dans l'opulence (on reconnaît ces derniers à leurs bijoux et à leur gras corporel). La paysanne Marfa Lapkina ne possède pas de cheval pour labourer. Dans un kolkhoze* en plein développement et afin de lutter contre la pauvreté, elle organise une coopérative laitière dans le village, avec l'agronome régional et quelques paysans. Bientôt, et après de nombreux efforts, le bien-être des individus augmente. Ils cherchent alors à acquérir un tracteur. Au passage, on assiste à une satire assez rigolote de la bureaucratie, peu flatteuse pour les fonctionnaires.
Mais il va falloir éviter les tentatives de sabotage des koulaks**. Ces derniers empoisonnent le taureau si durement acquis par le kolkhoze, mais les veaux sont là pour assurer la survie de la coopérative bovine.
La musique est omniprésente, souvent assez stridente et, à la longue, désagréable dois-je dire - le film dure plus de deux heures... Les "images", magnifiques, parfois très blanches ou très foncées, dépeignent l'action (sans paroles audibles, à moins de savoir lire sur les lèvres). Les gros plans n'épargnent pas les acteurs, un gros nez vérolé ou un visage ingrat. On ne peut pas non plus dire que la mise en scène soit tendre avec les animaux ; je m'étais fait la même réflexion devant Tarkovski. Les animaux restent des animaux pour ces deux cinéastes, un moyen de ne pas crever de faim, pas plus.
Marfa est une véritable héroïne populaire. C'est elle qui mène le combat du début à la fin ; elle est un moteur pour toute sa "communauté". Mille fois plus jolie à la fin du film qu'au début, on la retrouve reposée, propre, maquillée... et amoureuse. Le kolkhoze est une réussite totale. Eisenstein nous fait passer le message : "Vive le travail collectif et la collectivisation !", en filmant une ronde de tracteurs bien orchestrée.
C'est un film de propagande, nul ne peut le nier. On ne peut cependant pas reprocher à Eisenstein d'avoir eu un modèle économique idéal et de ne pas avoir anticipé la suite (putride) des événements en U.R.S.S. Une fois ceci dit et les choses remises dans leur contexte, on peut se (per)mettre à apprécier l'originalité de l'oeuvre, les fulgurances qui la traversent, la beauté des images. Spassiba !
Eisenstein parcourt l'Europe, les Etats-Unis, le Mexique, ... Il veut apprendre la technique du cinéma sonore.
En 1931, il tourne Que viva Mexico ! Plusieurs récits accompagnés de chansons folkloriques retracent l'histoire du Mexique depuis les premiers dieux de pierre, montrent les résultats de la colonisation, de la christianisation, ...
Le producteur confisquera le négatif, Eisenstein ne terminera donc pas lui-même le film, et sans montage ce n'est pas une oeuvre d'Eisenstein...
Il retournera en U.R.S.S. dans les années trente (drôle d'idée !), sous le règne dictatorial de Staline, le Petit Père des Peuples, l'une des plus grandes ordures que la terre ait portée.
Staline a bien compris le pouvoir des films en tant qu'outils de propagande. Eisenstein devra subir les commandes de l'Etat et la censure.
Ses deux derniers films sont des allégories sorties de l'histoire de la Russie.
Alexandre Nevski, en 1938, retrace la victoire du prince pacifique Nevski contre les chevaliers Teutoniques au XIIIe siècle ; un grossier avertissement à la menace hitlérienne... Cette oeuvre fait partie d'un ensemble commandé pour évoquer certaines grandes figures russes. Il s'agit du premier film sonore du réalisateur, qui travaille alors de près, et pour la première fois, avec le musicien Sergueï Prokoviev.
Les chevaliers Teutoniques sont en blanc, à l'opposé des troupes en noir de Nevski. Tout est pensé, étudié, rien n'est laissé au hasard. La scène de la bataille sur la glace entre les Teutons et l'armée de Nevski est tout simplement parfaite. On comprend mieux pourquoi Tarkovski*** le considérait comme un maître.
Ce film ne sera plus distribué entre septembre 1939 et juillet 1941, en application du pacte germano-soviétique, mais connaîtra une seconde carrière à partir de l'invasion allemande.
En 1944, Ivan le terrible, en deux parties, porte la nation russe aux nues. Le tsar Ivan IV (métaphore de Staline) est encensé. Staline a bien aimé la première partie, beaucoup moins la seconde, interdite jusqu'en 1958. Le tsar, transformé par l'exercice du pouvoir, y devient parano, dévoré par la théorie du complot et machiavélique.
La musique est de Prokoviev.
Résumé rapide de la première partie : en 1547, Ivan IV, jeune prince moscovite, se fait couronner tsar. Il décrète que les boyards, nobles de haut rang opposés à son règne, seront désormais soumis à sa seule autorité. Afin d'asseoir sa légitimité, le tsar se lance à la reconquête de terres russes dominées par des cours étrangères. Sentant que le pouvoir lui échappe, la tante du tsar prend la tête des boyards et fait assassiner la tsarine Anastasia. Ivre de douleur, Ivan IV jure sur la tombe de son épouse qu'il écrasera toute résistance aristocratique. Il deviendra Ivan le terrible.
Je n'ai pas parlé de l'intégralité de l'oeuvre de ce géant incontestable du 7ème Art ; tu peux écouter ça si tu as encore faim : link Personnellement, je viens de regarder six films d'Eisenstein d'affilée et je n'ai même pas le début d'une indigestion. Faut que j'arrive à trouver la deuxième partie d'Ivan le terrible, ce doit être drôle d'imaginer la tronche de Staline lorsqu'il l'a visionné :-)
* En 1929, Staline supprime l'exploitation agricole privée. La collectivisation rend obligatoire la participation de tous les paysans à un kolkhoze ou à un sovkhoze.
Un kolkhoze est une exploitation agricole collective dans laquelle la terre, les bâtiments, le matériel et une partie du bétail sont mis en commun. Les premières exploitations sont nées en 1917, sur la base du volontariat.
Un sovkhoze est une ferme qui appartient totalement à l'Etat soviétique.
** Un koulak est en principe un paysan propriétaire aisé, mais dans les faits, c'est un paysan qui résiste à la collectivisation. En 1930, Staline décide la "liquidation des koulaks en tant que classe" : plus de deux millions de personnes sont déportées et plusieurs centaines de milliers envoyées dans des camps de travail forcé du goulag.
*** Sur ce même blog voir des articles sur le cinéma de Tarkovski : Stalker http://zitoune.over-blog.fr/article-stalker-122237017.html et Nostalghia http://zitoune.over-blog.fr/article-nostalghia-122677419.html et Le miroir http://zitoune.over-blog.fr/article-le-miroir-122683292.html et Andreï Roublev http://zitoune.over-blog.fr/article-andrei-roublev-122747237.html
