Les damnés / Luchino Visconti
Une tragédie de Monsieur le comte, Luchino Visconti, datée de 1969. Le genre de film dont on ne ressort pas indemne mais on ne peut plus chargé, et qu'on revoit toujours avec la même tension nerveuse.
Le 27 février 1933, en Allemagne, les membres de la famille Von Essenbeck sont réunis pour fêter l'anniversaire du vieux baron Joachim, patron puissant d'aciéries. C'est alors qu'ils apprennent l'incendie du palais du Reichstag à Berlin ; les nazis sont sur les rails...
Le baron Joachim annonce à toute la famille que la tournure des événements l'oblige à ménager les nazis pour maintenir les affaires et à envisager de fabriquer de l'armement. Les réactions autour de la grande table familiale sont diverses.
Le cousin Aschenbach, membre des S.S. - un vrai psychopathe, pousse Bruckmann - amant de la baronne Sophie (veuve et belle-fille de Joachim), à soutenir Hitler. Thallman, époux d'Elisabeth (Charlotte Rampling jeune et squelettique), nièce du baron, libéral et antinazi, se voit retirer la direction de l'entreprise au profit de Konstantin, fils du baron et dignitaire S.A.
Martin, le fils de la baronne Sophie, est un personnage grimé, étrange, effrayant, qui se travestit en Marlène Dietrich pour faire le show, caresse (ou viole ?) sa petite cousine sous une table pendant une partie de cache-cache ; sa maîtresse a l'âge de sa mère. Sophie a des rapports pervers avec Martin, ça pouire le contexte incestuel ; certaines scènes mettent très mal à l'aise. Le fils est sous l'emprise d'une mère dévorée par l'ambition, avide de pouvoir, qui n'hésite pas à le manipuler pour arriver à ses fins.
La nuit suivant le dîner d'anniversaire, le baron Joachim est assassiné dans son lit - on peut supposer par Bruckmann, poussé par Aschenbach et Sophie - et c'est Thallman qu'on accuse. Ce dernier doit fuir le pays. La descente des S.S. dans la grande demeure cossue, au petit matin, fait froid dans le dos.
Aschenbach cite Hitler : "La morale traditionnelle est désuète et inutile à notre élite pour qui tout est permis". Puis Hegel : "La raison d'Etat commande d'écraser l'innocente fleurette si celle-ci obstrue le chemin". Ce blond aux yeux bleus est un grand sentimental...
Devenu majoritaire, Martin, selon la volonté de sa mère, donne le pouvoir à Bruckmann. Ce qui déplaît fortement au baron Konstantin. Ce dernier a un fils, Günther, violoncelliste de talent, artiste sensible et antinazi, qui déteste - on le comprend - son père S.A., qui nourrit pour lui des ambitions au sommet dans les aciéries et refuse qu'il continue son école de musique. Konstantin est une ordure grossière et lubrique.
Elisabeth supplie la baronne Sophie de l'aider à rejoindre, avec ses deux petites filles, son mari caché à l'étranger. Sophie passe un coup de fil. On apprendra plus tard qu'elle l'a directement envoyée en camp de concentration avec ses deux enfants. Thallman devra se rendre à la Gestapo pour sauver ses filles ; sa femme est morte à Dachau. On prend la mesure de la cruauté de la baronne.
Aschenbach tire les ficelles et incite Bruckmann à se débarrasser de Konstantin, devenu inutile et gênant. Ce sera "La nuit des longs couteaux"*, le 30 juin 1934. La vision de cet événement historique et la mise en scène de Visconti sont absolument sidérantes. Le réalisateur se trouvait réellement en Allemagne cette nuit-là, il en fut bouleversé. Tout le gratin S.A. est réuni et boit à n'en plus finir, chante, malmène des femmes, et baise à tout-va. Cette gigantesque orgie finit en immense partouze homosexuelle. C'est alors que les S.S. débarquent silencieusement dans la nuit, et tuent tout le monde, comme on écrase des cafards. C'est Bruckmann qui s'occupe personnellement de Konstantin. On comprend qu'il a disjoncté, sous l'influence de Aschenbach ; il est perdu.
Le fait que le nazisme s'instaure au sommet de la perversion sexuelle est très bien montré, ainsi que le violent désir de possession, qui fait exploser les limites et les codes sociaux.
Aschenbach juge Bruckmann encore trop frileux et monte Martin contre lui. Ce dernier est tenu puisqu'il a abusé d'une petite-fille juive, qui s'est pendue (l'escalade dans l'horreur...). Aschenbach lui fait péter les plombs en le manipulant, au point qu'il abuse sexuellement de sa mère, pour la punir de l'avoir tout le temps rabaissé. La scène incestueuse est insoutenable. Puis, Martin, nouveau chef incontesté de la famille, ou ce qu'il en reste, révèle à Günther que Bruckmann a tué son père ; le musicien délicat rejoint le Parti nazi. Même lui n'est pas sauvé, le système l'absorbe. Les nazis sauront récupérer et utiliser sa haine.
Martin ira jusqu'à organiser le pseudomariage de sa mère, morte vivante depuis qu'il l'a violée, et de Bruckmann, puis les obligera à se suicider à l'issue de la cérémonie. Gentil garçon...
La table familiale s'est dépeuplée au fur et à mesure des événements. La scène pendant laquelle Martin, tellement soumis au début du film, est assis à la place du patriarche, seul, gonflé d'orgueil, le torse bombé, est incroyablement pathétique. Son sentiment de puissance, et surtout d'impunité, font terriblement peur au spectateur (à moi en tout cas). On comprend que la période donne tous les droits à Martin, il peut tout se permettre, il ne lui arrivera rien. Ce jeune homme fragile a basculé dans la barbarie, sans retour possible en arrière. Il n'y a plus d'issue pour personne.
L'empire sidérurgique du baron Joachin Von Essenbeck est bel et bien aux mains des Nazis et va pouvoir servir leurs ambitions politiques. Les libéraux ont tous été écrasés un à un, "grâce" à tous ces complots internes.
A propos de son film, Visconti disait : Le nazisme était totalement négatif mais pour en faire un film sur le nazisme, il faut prendre un petit fragment, et j'ai pris une famille. Dans cette famille, j'ai voulu déchaîner les instincts les plus bas, les moins nobles, et c'est un exemple, le nazisme n'est pas là en entier, le nazisme a eu également d'autres aspects, mais je les ai laissés de côté.
Visconti montre, mais surtout il dénonce. Ils seront tous, ou presque, condamnés aux peines de l'Enfer. Un chef-d'oeuvre du cinéma mondial, hystérique, morbide, angoissant. Une famille de monstres qui ne prête pas à rire.
Voir du même réalisateur : http://zitoune.over-blog.fr/article-nuits-blanches-122697328.html
