Un métier de dingues

Publié le par La Zitoune

Ce soir, j'ai besoin de me plaindre, de gémir, que l'on compatisse. Je suis épuisée de la rate.

J'avais passé quinze jours de vacances à me reposer, à buller au soleil, à entamer une cure de magnésium, de vitamines de toutes sortes, à décompresser, à recharger les batteries, à tremper une matinée entière dans un jacuzzi et acquis une forme du tonnerre, un moral d'acier et une patate tonitruante. Et en deux jours de classe, je suis K-O, H-S, à attendre le mercredi et le week-end comme un prisonnier. 

Mais qu'est-ce que c'est que cette classe qu'ils m'ont fourguée ? Ces gamins sont infernaux, c'est à désespérer de leur enseigner quoi que ce soit. Ils ont 5 ans, ne la ferment JAMAIS, n'ont peur DE RIEN, une force psychologique inouïe, une cohésion de groupe redoutable, qui ferait pâlir une instit' proche de la retraite... alors moi...

Je n'aurais pas cru ça possible. On me l'aurait raconté, j'aurais ramené ma fraise en disant que quand même c'était un métier tranquille : mercredi, vacances, 27 heures hebdomadaires, bla bla bla. Maintenant, j'ai envie de soutenir les professeurs des écoles, de leur rendre justice. Et je pèse mes mots, que cela vous fasse gondoler ou pas.

Ca dépend des années ET il suffit d'un noyau dur dans une classe pour te la pourrir ET avec l'expérience c'est plus facile, tout ça je suis d'accord, mais quand même... 

Ces enfants-là ne savent pas se taire et ne respectent pas la maîtresse ni les adultes en général. Ils n'en ont strictement rien à fiche de se faire disputer, punir ou isoler. On sent qu'ils ont l'habitude et sont parfaitement rodés ; certains se foutent même ouvertement de ta poire et ricanent.

Il n'y a qu'une seule classe par niveau dans cette école, donc pas de brassage possible d'une année sur l'autre pour dispatcher les pénibles ; ces 27 enfants-là se connaissent depuis la petite section et forment une masse compacte sur laquelle l'enseignant n'a aucune prise.

Le plus difficile à supporter ce sont les hurlements incessants. Ils ne parlent pas, ils crient ; ils ne se disputent pas, ils se fichent des roustes ; ils ne sont jamais en veille et fatigués ils sont pires. Et tout ça pour un salaire de misère et 5 ans d'étude !! Je ne passerai pas le concours. Ma décision est prise. 

Cet après-midi, je suis restée plantée au milieu de la classe, sans parler, sans penser, à attendre que l'énergie revienne. Une attitude désespérée pour ne pas partir en vrille. Je me suis abstraite deux minutes de l'arène, j'ai respiré par le nez, la bouche et la peau. J'ai baissé les épaules, je les ai oubliés, leurs hurlements se sont éloignés ; le petit qui se roulait par terre avec son camarade sur lui n'existait pas, la petite qui dessinait sur la table n'était plus qu'une illusion. Je ne suis pas là, fichez-moi la paix ! voulais-je crier. 

Ma tête est un caisson, je suis isolée mentalement.

Puis je reviens dans l'amphithéâtre, tel un gladiateur qui n'aurait pas d'autre choix, sors de ma torpeur, compte jusqu'à trois et hurle à mon tour à pleins poumons : SILENNNNNCE ! Miracle, le temps s'arrête, ils ont l'air ahuri, on entend les mouches voler. Je parle calmement : Maintenant ça suffit, vous devez apprendre à chuchoter, on ne peut pas se comporter en classe comme sur la cour de récréation. Oui je sais, ce n'est pas cohérent, mais j'aimerais vous y voir.

Je tourne les talons, me dirige vers mon bureau pour prendre un CD, leur demande de se regrouper pour l'écouter. Ils se lèvent en criant, se bousculent, s'assoient sur les bancs : 2 de 7 places pour 27 élèves ; faites le calcul, il manque 13 places. Ils se bagarrent, les plus forts jettent leurs camarades sur le sol pour s'asseoir à leur place. Je n'en peux plus : Maintenant ça suffit, puisque c'est ainsi tout le monde va s'asseoir par terre, je ne veux plus voir personne sur les bancs ! Ca grogne dans les rangs, le délégué syndical ramène sa science : Avec Christine, on allait sur le banc chacun à notre tour. Dans ma tête ça va vite, il n'y aura pas de négociation. Je représente l'employeur, ils m'ont vidée, j'ai juste envie de les mater, menace de grève ou pas : Je ne suis pas Christine et tout le monde s'asseoit par terre, je ne veux plus de bagarre pour les bancs, maintenant taisez-vous ! L'histoire de Victor qui cherche son trésor démarre, je suis en alerte, le premier qui parle je l'allume. Ils semblent attentifs. Je savoure ces quelques minutes de répit, une éclaircie que je sais passagère.

Ca frappe, le directeur passe sa tête, il a un truc rapide à me dire. Il me parle et soudain regarde derrière moi avec un air ébahi. Je me retourne : mêlée générale au sol, des bras et des jambes dans tous les sens, un mille-pattes géant ; seuls 5 ou 6 enfants n'y prennent pas part. Il me sourit niaisement et tout à trac je lui demande : C'est pour ça que les trois autres suppléantes avant moi sont parties ou ça n'a rien à voir ?

16 h 30. Il est sauvé par la sonnerie, la marmaille (mal élevée) se rue sur les portemanteaux en vociférant. Il ne me répondra pas.

16 h 45. Sur mon scooter, l'air dans la figure, le moral dans les shoes, une impression d'essorage à 1400 tours/minute, des larmes de fatigue coulent toutes seules sur mes joues. Mes lunettes sont embuées. Je comprends pourquoi certains profs pètent un câble. Ce métier peut être génial comme immonde et, si les mercredis et les vacances n'existaient pas, ce sont les profs qui poignarderaient les élèves, et non l'inverse. Ca ne se dit pas ? Rien à foutre !

Lire aussi Mes débuts d'enseignante : http://zitoune.over-blog.fr/article-32700010.html et C'est quoi une grande section ??? : http://zitoune.over-blog.fr/article-competences-attendues-en-fin-de-maternelle-48997873.html et Premières anecdotes de classe : http://zitoune.over-blog.fr/article-33010953.html et La fusée torpille : http://zitoune.over-blog.fr/article-eloge-de-la-philosophie-58363021.html

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Publié dans Mes réalités

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J
<br /> Ma pôôôv Zitoune. Quelle patience tu as . Moi il y a longtemps que je les aurais épinglés au mur ou leur aurais mis du coton dans le bec !! Ils sont mignons ces petits monstres mais ils usent ceux<br /> qui les approchent... Encore un peu de patience et de courage surtout et... Hop... Ce ne sera plus qu'un souvenir, mais celui-là tu ne l'oublieras jamais je pense. Même en maison de retraite tu en<br /> parleras encore, même si tu gagates !! Essaye donc la sophro sous forme de jeu et de concours, avec un petit bonbec en récompense... Peut-être que ça marchera. Qu'est-ce-que tu risques à essayer...<br /> Bon courage la Zitoune. Bisous...<br /> <br /> <br />
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